Par Dahn Habib Sénamblé
À quelques semaines du scrutin législatif, c’est une avalanche silencieuse mais spectaculaire qui s’abat sur la scène politique ivoirienne : désistements, retraits de candidatures, démissions déguisées… Que se passe-t-il réellement dans les états-majors ? Et surtout, que révèlent ces mouvements souterrains sur l’état des partis et sur l’équilibre démocratique du pays ?
Entre désistements massifs, stratégies de ralliement, cadres qui reculent, et partis fracturés, cette séquence préélectorale révèle les fragilités structurelles d’un système politique encore marqué par la personnalisation du pouvoir, les guerres d’appareils et la difficulté à gérer la discipline interne.
Une CEI débordée… puis dessaisie
Depuis la publication officielle de la liste des candidats, la Commission électorale indépendante (CEI) fait face à un afflux de demandes de retrait ou de désistement. Un phénomène suffisamment inhabituel pour pousser l’institution à publier, le 24 novembre, un communiqué ferme :
« La CEI continue d'être saisie de demandes de désistement (…) alors qu’elle a transmis ladite liste au Conseil constitutionnel ».
En clair, la CEI n’a plus la main. Elle renvoie désormais tous les candidats désireux de se retirer vers le Conseil constitutionnel, seul habilité à trancher le contentieux de l’éligibilité.
Ce rappel de procédure n’est pas anodin : il souligne une agitation inhabituelle dans les rangs des partis, mais aussi une méconnaissance — ou une instrumentalisation — de la procédure électorale par certains acteurs politiques en quête de repli.
RHDP : dissidence encadrée ou malaise profond ? L’offensive pour discipliner les rangs en marche
Au pouvoir, le RHDP n’échappe pas à ces remous. , les signaux sont paradoxaux. Officiellement : cohésion, discipline, unité. Officieusement : dissidences multiples, pressions internes et réajustements d’urgence. Les désistements volontaires d’indépendants ralliés au parti, combinés à l’existence de candidatures « dissidentes », ont conduit le secrétaire exécutif Ibrahim Cissé Bacongo à présenter, le jeudi 27 novembre, en urgence présenter un rapport du Directoire pour traiter « les candidatures dissidentes ou indépendantes ». Un aveu à demi-mot : tout ne se passe pas comme prévu.
Alors une question se pose : Le RHDP maîtrise-t-il encore l’ensemble de ses troupes ou tente-t-il simplement de contenir une fronde silencieuse ?
Traduction politique : le parti présidentiel tente de limiter les dégâts et de maîtriser les ambitions individuelles qui menacent l’unité du mouvement. Ces ajustements montrent que, malgré une implantation électorale solide, le RHDP doit encore composer avec des rivalités locales puissantes et une base militante parfois impatiente face aux arbitrages du sommet.
PDCI-RDA : les retraits nocturnes, symptôme d’un appareil en doute ? Des cadres dans l’ombre pour retirer leur candidature.
Plus surprenant encore : les démarches discrètes de certains cadres du PDCI-RDA auprès de la CEI pour retirer leur candidature.
Pourquoi ces rencontres secrètes ? Manque de moyens ? Conflits internes ? Calcul politique ?
La CEI, désormais dessaisie, les renvoie vers le Conseil constitutionnel.
Mais au-delà de la procédure, une interrogation demeure : Le PDCI traverse-t-il une crise de confiance interne à l’approche d'un scrutin crucial pour son avenir ?
Un geste révélateur d’une ambivalence stratégique : éviter de s’engager dans une bataille électorale jugée perdue d’avance ou envoyer un signal interne sur des choix contestés.
Le renvoi systématique de ces demandes vers le Conseil constitutionnel expose cependant ces hésitations au grand jour, mettant en lumière les tensions internes d’un parti en pleine recomposition, depuis la disparition d’Henri Konan Bédié et la lutte d’influence qui s’est intensifiée entre les différentes factions.
PPA-CI : la fracture d’un parti avant sa consolidation ?
Du côté du PPA-CI, la crise est encore plus frontale. 22 militants candidats ont été révoqués pour indiscipline. Un chiffre révélateur.
Ces militants sont-ils victimes d’ambitions mal contrôlées ?
Ou leur départ révèle-t-il un malaise profond dans l’organisation politique héritière de Laurent Gbagbo ? Pris « entre deux feux », certains choisissent l’indépendance, d’autres abandonnent leur rêve parlementaire.
Résultat : 22 d’entre eux ont été révoqués de leurs fonctions par le parti de Laurent Gbagbo avec à la clé, la dissolution de la ligue des jeunes. Dans une telle posture, le PPA-CI peut-il prétendre à la recomposition politique nationale tout en peinant à discipliner sa base ?
C’est une véritable ligne de fracture : d’un côté, l’appareil, déterminé à maintenir la discipline. De l’autre, une base militante frustrée, où certains voient dans la candidature indépendante le seul moyen d’exister politiquement.
Le PPA-CI, déjà fragilisé par des tensions internes et les défis liés à son positionnement national, se trouve confronté à un risque : perdre une partie de sa force militante sur le terrain, au moment où la bataille électorale s’annonce rude.
La CEI en arbitre involontaire
Le communiqué du 24 novembre est clair : la CEI ne peut plus enregistrer aucun retrait.
Elle renvoie tous les dossiers au Conseil constitutionnel. Point final.
Mais cette clarification n’ôte pas l’inquiétude : Pourquoi un si grand nombre de candidats cherchent-ils à se désister après validation ?
Faiblesses de financement ? Menaces internes ? Recalculs stratégiques ? Pressions politiques ?
Dans une démocratie consolidée, ce type de phénomène serait marginal. En Côte d’Ivoire, il devient massif.
Une séquence révélatrice des fragilités du système politique
Au-delà des cas particuliers, ces désistements en cascade traduisent une réalité plus profonde : la difficulté des partis à gérer leurs investitures, l’absence de véritable démocratie interne, et la montée des ambitions locales face aux appareils nationaux.
Ces élections législatives deviennent ainsi un test de solidité pour toutes les formations politiques, un révélateur de leurs crises internes et un baromètre de leur capacité à se moderniser.
Conclusion : un scrutin sous tension, avant même la campagne
À mesure que les désistements s’accumulent et que les partis tentent d’éteindre des incendies internes, une chose apparaît clairement : la bataille du 27 décembre a déjà commencé, non pas dans les urnes, mais au sein même des appareils politiques.
La suite dépendra de la capacité des partis à maîtriser leurs factions, à assumer leurs choix et à convaincre des bases parfois déçues ou fatiguées des jeux d’appareil.
Une étape décisive avant une campagne qui s’annonce, elle aussi, sous haute tension.