‘‘Ce discours sonne comme une rhétorique de mobilisation par l’appartenance’’
Par Dahn Habib Sénamblé
Béoumi (centre ivoirien) le 16 décembre 2025 – À quelques jours de l’ouverture officielle de la campagne pour les élections législatives du 27 décembre prochain, la sortie du député sortant de Béoumi, Me Blessy Jean-Chrysostome, membre du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), illustre la résurgence d’un discours ‘‘identitaire’’ dans certaines campagnes locales, révélant les tensions persistantes entre enjeux électoraux, recompositions politiques et fragilités sociales.
Une rhétorique de mobilisation par l’appartenance
Dans un contexte de compétition accrue, le discours tenu à Assengou s’adresse avant tout à un électorat local jeune, souvent perçu comme volatil. En invoquant la défense du « territoire » et la préservation des droits des « fils et filles » de Béoumi, le député mobilise une ‘‘rhétorique de l’appartenance’’, historiquement utilisée dans les zones où la pression démographique et la mobilité interne brouillent les frontières identitaires.
Ce registre vise à resserrer un noyau électoral autochtone, en transformant le vote en acte de protection communautaire plutôt qu’en choix programmatique.
Le vote comme enjeu de souveraineté locale
L’insistance sur la « vente de la voix » contre des avantages immédiats s’inscrit dans une lecture morale du comportement électoral, mais elle sert surtout à requalifier le suffrage : d’un droit individuel, il devient un instrument de défense collective.
Dans cette logique, l’électeur n’est plus seulement un citoyen, mais un gardien d’un héritage territorial, ce qui tend à exclure symboliquement les populations allogènes pourtant intégrées depuis parfois plusieurs générations.
Une stratégie à haut risque politique
Si ce type de discours peut produire un effet mobilisateur à court terme, il comporte des risques politiques majeurs. En Côte d’Ivoire, l’instrumentalisation de l’identité dans l’arène électorale renvoie à des épisodes de crise encore présents dans la mémoire collective.
En assimilant certains adversaires politiques à des figures de tromperie ou d’usurpation, la frontière entre discours politique et stigmatisation sociale devient poreuse, exposant le débat démocratique à des tensions susceptibles de dépasser le cadre électoral.
Un révélateur des fragilités partisanes
Cette prise de parole intervient également dans un contexte de repositionnement du PDCI-RDA, confronté à la recomposition du paysage politique ivoirien et à une concurrence accrue au niveau local.
Dans plusieurs circonscriptions, le recours au discours identitaire apparaît comme un substitut à la difficulté de proposer une offre politique renouvelée, notamment auprès d’une jeunesse confrontée au chômage, à la précarité et à la quête de reconnaissance sociale.
Cohésion sociale et responsabilité des acteurs politiques
À l’échelle nationale, les autorités électorales et administratives multiplient les appels à la retenue, conscientes que la stabilité du processus électoral repose autant sur les dispositifs institutionnels que sur la responsabilité des acteurs politiques.
Le cas de Béoumi illustre ainsi un dilemme récurrent : comment concilier la liberté de discours politique avec la nécessité de préserver un vivre-ensemble fragile dans des territoires où la diversité humaine est une réalité quotidienne.
Un test pour la maturité démocratique
Au-delà de l’échéance du 27 décembre, cet épisode pose une question centrale pour la démocratie ivoirienne : la compétition électorale peut-elle se structurer durablement autour de projets, de bilans et de perspectives socioéconomiques, sans recourir à des clivages identitaires potentiellement explosifs ?
À Béoumi comme ailleurs, la réponse dépendra autant du choix des électeurs que de la capacité des responsables politiques à privilégier le débat d’idées sur la logique de l’exclusion.