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Afrique

Cédéao | leur 68ᵉ sommet ordinaire

Entre fermeté institutionnelle et recomposition géopolitique ouest-africaine

Cédéao | leur 68ᵉ sommet ordinaire
‘‘La CEDEAO réaffirme ses principes sans ignorer les mutations profondes de son environnement géopolitique’’

Par Dahn Habib Sénamblé

Abuja (Nigéria), le lundi 15 décembre 2025 – Réunis hier dimanche à Abuja pour leur 68ᵉ sommet ordinaire, les chefs d’État ouest-africains ont voulu afficher une ligne claire : aucune tolérance face aux coups d’État. Une posture de principe qui intervient toutefois dans un contexte régional profondément fragilisé, marqué par des ruptures politiques, sécuritaires et diplomatiques inédites depuis la création de l’organisation.

Une organisation affaiblie par les retraits mais soucieuse de restaurer son autorité

La Cédéao a abordé ce sommet amputé de trois membres fondateurs – le Mali, le Niger et le Burkina Faso – désormais regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette sortie collective a porté un coup sérieux à la crédibilité et au poids stratégique de l’organisation régionale.

Face à cette recomposition, les dirigeants restants tentent de réaffirmer l’autorité normative de la Cédéao, notamment sur la question des changements anticonstitutionnels. La fermeté affichée vis-à-vis du putsch en Guinée-Bissau et de la tentative de coup d’État au Bénin s’inscrit dans cette volonté de restaurer un leadership politique et institutionnel mis à rude épreuve.

Le Bénin, cas test d’une doctrine de « tolérance zéro »

La réaction rapide à la tentative de déstabilisation à Cotonou a valeur de signal. En soutenant sans ambiguïté les autorités béninoises, la Cédéao cherche à démontrer qu’elle demeure capable d’agir de manière préventive, en contraste avec les lenteurs et divisions observées lors des crises sahéliennes.

Le rôle central du Nigeria, puissance militaire et économique de la région, confirme par ailleurs un recentrage de l’organisation autour de ses piliers historiques. Abuja apparaît de plus en plus comme le garant opérationnel de l’ordre constitutionnel ouest-africain.

La Guinée-Bissau, symbole d’un État structurellement instable

La situation bissau-guinéenne illustre les limites structurelles de l’approche cédéaoenne. En rejetant le calendrier de transition proposé par la junte, les chefs d’État réaffirment leur attachement aux principes démocratiques, mais se heurtent à une réalité politique interne marquée par une instabilité chronique, une armée politisée et des institutions fragiles.

L’option de sanctions ciblées, évoquée sans être encore déclenchée, témoigne d’une prudence stratégique : la Cédéao cherche à maintenir une pression politique sans provoquer une rupture totale, consciente du risque d’isolement supplémentaire d’un État déjà vulnérable.

Le terrorisme, menace transversale et facteur d’intégration contrariée

Au-delà des crises politiques, la montée en puissance du terrorisme demeure la principale menace stratégique régionale. L’annonce d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes à l’horizon 2026 traduit une tentative de mutualisation sécuritaire, mais soulève plusieurs interrogations : financement pérenne, coordination opérationnelle et articulation avec les forces nationales.

La fragmentation régionale, accentuée par le retrait des pays sahéliens, complique toute réponse collective efficace face à des groupes armés transnationaux qui, eux, ne connaissent pas de frontières politiques.

Gouvernance et développement : le chaînon manquant de la stabilité

Les dirigeants ouest-africains ont insisté sur un lien désormais central : sans gouvernance inclusive, éducation et emploi, aucune stratégie sécuritaire ne peut durablement fonctionner. Cette reconnaissance tardive traduit une évolution du discours régional, longtemps centré sur la seule réponse militaire.

Dans plusieurs pays, la persistance du chômage des jeunes, la perception d’injustices sociales et la défiance envers les élites civiles constituent un terreau favorable aux ruptures institutionnelles, que les juntes exploitent dans leur rhétorique de légitimation.

Monnaie unique et horizon 2027 : un projet politique autant qu’économique

Enfin, la relance du projet de monnaie unique à l’horizon 2027 apparaît comme un pari stratégique. Plus qu’un outil monétaire, il s’agit d’un symbole de cohésion et d’autonomie régionale dans un environnement mondial instable.

Le rôle à venir du Sénégal, appelé à prendre la tête de la Commission de la Cédéao, sera déterminant pour réconcilier ambition politique et réalisme institutionnel, dans une organisation en quête de sens et de crédibilité.

Une Cédéao à la croisée des chemins

Ce sommet d’Abuja révèle une organisation engagée dans une course contre le temps : réaffirmer ses principes sans ignorer les mutations profondes de son environnement géopolitique. Entre fermeté affichée, fragilités internes et menaces sécuritaires persistantes, la Cédéao joue désormais sa survie politique autant que sa capacité à incarner un projet régional crédible pour les peuples ouest-africains.

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