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Sous le joug silencieux du Jnim, l’économie de la peur

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Dans les zones qu’il contrôle au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le groupe jihadiste lié à Al-Qaïda a bâti une économie parallèle. Trafic de carburant, orpaillage, taxes sur les éleveurs : une véritable “gouvernance de l’ombre” s’impose, selon un rapport de l’ONG Global Initiative.

Sous le soleil brûlant du Sahel, la route poussiéreuse d’Arbinda est déserte. Plus aucun camion ne passe. Dans cette commune du nord du Burkina Faso, encerclée depuis des mois, les étals du marché sont vides, les sacs de mil introuvables.

« Nous manquons de tout, raconte un habitant au téléphone, la voix hachée par les interférences. Le carburant, le riz, même le sel… tout est bloqué. Ceux qui essaient de sortir sont rançonnés ou tués. »

Ici, comme dans une grande partie du centre et du nord du pays, le Jama’at Nusrat al-Islam wal Muslimeen (Jnim), coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, a remplacé l’État. Depuis 2022, le groupe a étendu sa domination non seulement par les armes, mais aussi par l’économie.

« Ils ont compris que contrôler les marchés, c’est contrôler les gens », résume un chercheur malien basé à Bamako.

L’économie, nouvelle arme du jihad

Selon un rapport publié le 20 octobre par l’ONG Global Initiative, le Jnim a tissé un réseau complexe de trafics et de taxes dans les zones qu’il administre de fait, du Mali au Burkina Faso, en passant par certaines poches du Niger. Le commerce illicite de carburant, de motos, de médicaments et de bétail est devenu sa principale source de revenus.

Dans l’ouest du Mali, les chauffeurs routiers doivent désormais payer un droit de passage sur les routes que le groupe contrôle. Les convois militaires escortant des camions-citernes vers Bamako affrontent régulièrement des embuscades. « Chaque litre d’essence vendu dans le nord du Mali enrichit les jihadistes », confie un agent logistique humanitaire.

Cette économie souterraine, que Global Initiative qualifie de « véritable économie de guerre », permet au Jnim de financer ses opérations, d’armer ses combattants et de réduire sa dépendance aux soutiens extérieurs. Mais au-delà de l’argent, le groupe consolide son emprise sociale : en se substituant à l’État, il se rend incontournable.

“Ils rendent justice, ils imposent des règles”

Dans certains villages du centre du Burkina Faso, les habitants disent préférer “la loi du Jnim” à l’anarchie ou au vide administratif.

« Si tu as un conflit de terre, c’est eux qui tranchent, explique un agriculteur de la région de Djibo. Ils ne volent pas, mais ils taxent. Et si tu refuses, ils brûlent ton champ. »

Derrière la peur, une certaine résignation. Les jihadistes prélèvent des impôts sur les commerçants, protègent les marchés qu’ils contrôlent, interdisent les vols de bétail et règlent les litiges familiaux.

« Le Jnim cherche à se présenter comme un pouvoir juste, même s’il règne par la terreur », observe un chercheur burkinabè. Cette gouvernance hybride tisse des liens complexes entre combattants et civils, brouillant les frontières entre contrainte et consentement.

L’or, le nouveau trésor du jihad

Dans les zones aurifères du Burkina Faso, le Jnim a imposé son autorité sur les sites d’orpaillage artisanal. « Ils arrivent, ils fixent une taxe, et tout le monde paie », témoigne un ancien orpailleur de Séguéla.

Selon Global Initiative, le groupe aurait même « démocratisé l’accès » à certaines zones aurifères, permettant à des milliers de chercheurs d’or de travailler sous son contrôle. Des entreprises minières opérant dans les régions les plus reculées auraient, selon le rapport, négocié des arrangements tacites avec les jihadistes pour continuer à extraire le métal jaune.

L’or, le carburant et le bétail : trois ressources qui alimentent désormais une économie parallèle aussi rentable que meurtrière.

Un pouvoir enraciné dans la survie

Dans cette économie de la peur, le Jnim ne se contente plus de terroriser. Il administre, prélève, distribue.

À Arbinda, au nord du Burkina, certains habitants reconnaissent que sans eux, « il n’y aurait plus rien à manger ». Au Mali, les routes contrôlées par le groupe restent souvent les seules encore praticables.

« Le Jnim a compris que pour durer, il faut nourrir les gens, pas seulement les combattre », analyse un expert sahélien.

Dans ce Sahel fracturé, où les États ont reculé, le Jnim n’a plus besoin d’imposer sa loi par la force : il l’impose par l’économie.

La Rédaction, info : Rfi

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