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REPORTAGE | Cette facette destructrice du tabac peu visible

Comment la cigarette a bouleversé la vie sociale de “Bledson MATHIEU” : « J’ai perdu des amis, des amours et de l’argent »

REPORTAGE | Cette facette destructrice du tabac peu visible
‘‘Au-delà du cancer et des maladies métaboliques, la face cachée des dégâts de la cigarette en Côte d’Ivoire’’

Par Dahn Habib Sénamblé

Abidjan, 11 mai 2026 – Sous les arbres d’un jardin discret d’Abidjan, loin du bruit de la ville, Bledson Mathieu allume une cigarette après l’autre. À cet âge (environ 68 ans), cette figure reconnue du monde des médias ivoiriens vit depuis plusieurs décennies au rythme du tabac. Une dépendance devenue si profonde qu’elle a fini par façonner désormais ses relations sociales, son travail, ses finances et jusqu’à sa manière d’aimer.

En Côte d’Ivoire, les campagnes contre le tabagisme mettent souvent l’accent sur les maladies cardiovasculaires, les cancers ou les atteintes respiratoires. Mais derrière les alertes sanitaires, des fumeurs racontent une autre réalité : celle d’une addiction qui finit par désorganiser toute une existence.

« Les gens parlent du cancer, des poumons, de la mort. Mais ils ne savent pas qu’à un moment, la cigarette vous éloigne des autres, vous enferme dans une solitude dont vous ne vous rendez même plus compte », confie-t-il d’une voix calme.

Durant plus d’une heure d’entretien, Bledson Mathieu n’a quasiment jamais cessé de fumer.

Une figure respectée du journalisme ivoirien

Dans le milieu de la communication ivoirienne, Bledson Mathieu — identité révélé volontiers — jouit d’une réputation solide. Plusieurs générations de journalistes disent avoir appris auprès de lui les techniques d’écriture, le style rédactionnel ou les bases des grands genres journalistiques.

Sa plume, réputée rigoureuse, continue d’inspirer de jeunes reporters.

Mais derrière cette image d’homme expérimenté et respecté, se cache une dépendance qu’il décrit lui-même comme « une prison quotidienne ».

Ce samedi 2 mai 2026, cet homme à la plume exceptionnel a accepté de s’ouvrir à nous. Assis devant une petite table couverte de paquets de cigarettes, d’un briquet, d’un cendrier et d’une bouteille d’eau glacée, il explique avoir commencé à fumer très jeune.

« À l’époque, c’était presque un symbole de jeunesse. On voulait faire comme les grands, paraître plus mature. On ne réfléchissait pas aux conséquences », raconte-t-il avant de tirer une longue bouffée.

Selon lui, ce qui était au départ un effet de mode est devenu une habitude, puis une nécessité.

« Au début, vous contrôlez la cigarette. Après quelques années, c’est elle qui vous contrôle », lâche-t-il dans un sourire amer.

Quarante cigarettes par jour

Bledson Mathieu affirme consommer en moyenne deux paquets de cigarettes quotidiennement, soit environ ‘‘quarante tiges par jour’’. « Je dépense près de 2.000 francs CFA par jour pour ça », explique-t-il.

Le calcul est rapide : environ ‘‘60.000 francs CFA par mois, plus de 720.000 francs CFA par an’’. Puis il poursuit, presque amusé par l’ampleur des chiffres : « En dix ans, cela représente plus de sept millions de francs CFA. Sur trente ans, on dépasse largement les vingt millions. Tout ça uniquement pour la cigarette. »

À mesure que l’entretien avance, les cigarettes se succèdent mécaniquement. Il allume souvent la suivante avec le mégot de la précédente.

Pour lui, le poids financier du tabac est parfois plus destructeur encore que ses effets sur la santé. « Quand un fumeur très dépendant a seulement 1.000 francs CFA en poche pour nourrir sa famille, il trouvera quand même le moyen de garder 200 francs pour sa cigarette », reconnaît-il.

Avant d’ajouter : « C’est là que vous comprenez que vous n’êtes plus libre. La cigarette passe avant beaucoup de choses, parfois même avant l’essentiel. »

“La dépendance est pire que la maladie. Un esclavage insupportable”

Bledson Mathieu est pleinement conscient des dangers sanitaires du tabac. Pourtant, il affirme que le véritable drame de l’addiction se situe ailleurs. « Tous les fumeurs savent que c’est mauvais pour la santé. Mais personne ne parle suffisamment de ce que cela détruit dans votre quotidien. »

Selon lui, la dépendance finit par modifier profondément les comportements sociaux. « Je ne peux pas rester plus de dix minutes dans certaines réunions sans ressentir le besoin de sortir fumer. Parfois, j’écourte des rencontres importantes juste pour aller fumer tranquillement. »

Dans le monde professionnel, cette contrainte lui aurait déjà coûté plusieurs opportunités.

« Il m’est arrivé de perdre de bonnes affaires simplement parce que je ne supportais plus de rester enfermé sans cigarette. »

Le journaliste raconte aussi sa relation compliquée avec les voyages en avion. « Je refuse souvent de manger pendant les vols. Après un repas, un fumeur comme moi a besoin de fumer immédiatement. Comme c’est interdit dans l’avion, je préfère éviter de créer cette envie. »

Les longs trajets deviennent alors une source d’angoisse. « Les gens pensent qu’on exagère, mais quand l’envie monte et que vous savez que vous ne pourrez pas fumer pendant plusieurs heures, c’est une vraie torture psychologique », insiste-t-il.

La dépendance, cette prison silencieuse

« Je payais jusqu’à 200 000 FCFA juste pour pouvoir fumer », c’est l’aveu brutal d’un journaliste ivoirien prisonnier du tabac.

Chez certains consommateurs, le tabac finit par dicter les choix les plus banals du quotidien. C’est ce que raconte, avec une rare franchise, le journaliste ivoirien Bledson Mathieu, devenu au fil des années prisonnier d’une habitude qu’il décrit lui-même comme « une forme d’esclavage moderne ». C’est le récit d’une vie progressivement organisée autour de la cigarette qu’il a bien voulu nous dérouler. Une dépendance si forte qu’elle a fini par influencer ses relations professionnelles, ses déplacements et même son rapport aux autres.

« Pour mes missions à l’intérieur du pays, j’ai toujours voulu un chauffeur personnalisé, c’est-à-dire quelqu’un qui ne refuserait pas de me conduire parce que je fumais dans la voiture. Le choix du chauffeur finissait souvent par poser problème. Certains chauffeurs de service se plaignaient ou refusaient catégoriquement que je fume pendant le trajet. »

Le journaliste reconnaît aujourd’hui avoir parfois imposé ses exigences avec dureté.

« Par moment, j’étais obligé de faire prévaloir mon titre de chef contre leur volonté, tout ça parce que je ne voulais pas accepter de ne pas fumer. Avec le recul, je regrette d’avoir été injuste avec certains chauffeurs. »

Une dépendance qui isole

Au fil des années, explique-t-il, la cigarette a progressivement créé une distance entre lui et son entourage.

Pour continuer à fumer sans contrainte, il finit même par acheter son propre véhicule et engager un chauffeur capable d’accepter cette situation.

« Lorsque j’ai acheté ma voiture, ça a été un très grand soulagement. Parce que j’ai pu trouver un chauffeur qui acceptait de me conduire dans ma situation. Rares étaient ceux qui montaient avec moi parce qu’ils ne supportaient pas la cigarette. Cette situation m’éloignait des gens, j’en étais conscient, mais tant que ça me permettait de fumer tranquillement, je ne m’en plaignais pas. »

Le récit devient encore plus frappant lorsqu’il évoque les missions de presse organisées en groupe.

Là où ses confrères voyageaient ensemble dans des cars affrétés par les organisateurs, lui préférait souvent partir seul afin de conserver sa liberté de fumer pendant les longs trajets.

« Je pouvais dépenser entre 150 000 et 200 000 FCFA pour mon carburant, l’hôtel et la nourriture de mon chauffeur rien que pour fumer tranquillement. »

Il se souvient notamment d’une série de formations organisées dans le nord de la Côte d’Ivoire avec l’appui de l’USAID.

« Un véhicule était mis à notre disposition avec toutes les commodités. Mais j’ai refusé d’y aller avec les autres journalistes parce que j’aurais été incapable de rester plusieurs heures sans fumer. J’ai donc pris mon propre véhicule, payé le carburant, l’hébergement et les repas de mon chauffeur à mes frais pendant plusieurs semaines. Tout ça uniquement pour pouvoir continuer à fumer quand je voulais. »

Puis il marque une pause, allume une autre tige, prend une bonne bouffée avant d’ajouter, presque à voix basse : « Je raconte ces faits pour que les jeunes comprennent le niveau de dépendance et d’esclavage auquel la cigarette peut conduire. »

Des relations affectives fragilisées

Au fil de la conversation, Bledson Mathieu évoque aussi les conséquences de cette addiction sur sa vie sentimentale.

Il affirme avoir perdu plusieurs relations importantes à cause de son tabagisme. « J’ai connu peu de femmes mais avec qui j’aurais pu construire quelque chose de solide. Mais elles ne supportaient pas la cigarette. »

Ces ruptures ont parfois renforcé sa consommation. « Après certaines séparations, je fumais encore plus. La cigarette devenait une manière de gérer la douleur. »

Dans son regard, une légère amertume apparaît lorsqu’il évoque ces souvenirs.

« Vous savez, parfois on croit perdre une personne à cause d’un détail. Mais quand ce détail devient plus fort que vous, ce n’est plus un détail », murmure-t-il.

Pour lui, le tabac agit progressivement comme un facteur d’isolement. « À force de toujours sortir pour fumer, vous finissez par vous éloigner des gens sans même vous en rendre compte. »

Il décrit un mécanisme insidieux : le fumeur chronique finit par privilégier les endroits où il peut fumer librement, quitte à se couper des autres.

« On préfère rester seul pour ne pas déranger les gens avec la fumée ou l’odeur. Et petit à petit, cette solitude devient normale. »

Selon lui, certaines amitiés se sont effritées de cette manière. « Je quittais constamment les discussions pour aller fumer. À la longue, les liens se distendent. », a-t-il avoué.

Pendant l’entretien, les pauses cigarette interrompent régulièrement les échanges. Environ un paquet et demi est consommé en une heure. Et lorsqu’on lui fait remarquer ce rythme impressionnant, il hausse les épaules.

« Quand je travaille beaucoup ou quand je suis stressé, je peux fumer davantage encore. »

Il assure que le tabac lui donne l’impression de mieux réfléchir et de remettre de l’ordre dans ses idées. « Quand je suis sous pression, la cigarette me donne l’impression de respirer, même si au fond elle détruit justement ma respiration », ironise-t-il.

Une lutte intérieure sans issue apparente

Malgré son discours lucide, cet homme à la plume expérimentée et respectée dit ne plus croire à la possibilité d’arrêter. « À mon niveau de dépendance, c’est extrêmement difficile », indique-t-il.

Il affirme pourtant conseiller régulièrement de jeunes fumeurs croisés dans la rue. « Je leur dis toujours d’arrêter tant qu’ils le peuvent encore. Parce qu’après un certain stade, la cigarette décide pour vous. »

« Je veux empêcher les jeunes de devenir comme moi »

Aujourd’hui encore fumeur, Bledson Mathieu dit mener un combat personnel pour empêcher les plus jeunes de suivre le même chemin. Son discours dépasse désormais la seule question des maladies liées au tabac.

« La lutte que je mène auprès des jeunes, ce n’est même plus uniquement contre les maladies. C’est surtout contre cette dépendance irréversible qui finit par façonner négativement toute votre vie et vos habitudes. »

Chez lui, assure-t-il, le sujet est devenu une bataille quotidienne. « Je me bats pour qu’aucun de mes enfants ne touche à la cigarette. Je leur explique cette dépendance que je subis, les effets que beaucoup ne voient pas quand ils commencent à fumer. Une, deux… et puis, on finit par atteindre ce stade. »

Même lors de conférences ou d’interventions publiques sans lien avec le tabac, le journaliste trouve toujours un moyen d’aborder le sujet devant les jeunes.

« Quand je parle dans des universités ou des grandes écoles, j’essaie toujours de créer une lucarne pour évoquer cette question. Parce que je sais qu’il y a forcément des fumeurs dans la salle. »

Selon lui, beaucoup de jeunes commencent par mimétisme, sans mesurer les conséquences à long terme.

« À 18 ou 20 ans, ils fument par effet de mode. Certains partagent même une cigarette à deux ou trois. Ils pensent contrôler la situation. Mais ils ne se rendent pas compte de ce que cela peut devenir plus tard. Donc tant que je peux leur parler, je le fais. »

À mesure que le soleil décline sur Abidjan pour pointer le midi, Bledson Mathieu allume une nouvelle cigarette. Entre ses doigts, la fumée s’élève lentement.

« Le plus grave, ce n’est pas seulement ce que la cigarette fait au corps. C’est ce qu’elle fait à votre vie », réitère-t-il avec insistance.

Puis, après quelques secondes de silence, il conclut : « Si je pouvais revenir en arrière, je n’aurais jamais touché à une cigarette. Pas une seule », évoque-t-il, toujours avec son ‘‘brûle-gueule’’ entre son indexe et son majeur, ses deux doigts formant une sorte de lettre ‘‘V’’, comme pour dire « je suis Victime » d’une addiction.

Dans un pays où les autorités multiplient les campagnes antitabac et où les cigarettes électroniques gagnent du terrain chez les adolescents, ce témoignage résonne comme un avertissement brut, loin des statistiques et des slogans officiels : celui d’un homme qui dit avoir vu sa liberté peu à peu confisquée par la nicotine.

Son récit met en lumière une réalité souvent moins visible des politiques de lutte contre le tabagisme : au-delà des maladies, la dépendance peut profondément affecter les finances, les relations sociales et la qualité de vie.

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