‘‘Entre lois sévères, paquets neutres et cigarettes électroniques, Abidjan mène une bataille sanitaire de grande ampleur’’
Par Dahn Habib Sénamblé
Abidjan, 12 mai 2026 – En Côte d’Ivoire, les panneaux « Défense de fumer » se multiplient dans les administrations, les restaurants, les transports publics et jusque dans certains espaces de loisirs. Dans les textes, la Côte d’Ivoire affiche aujourd’hui l’une des politiques antitabac les plus offensives d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, à quelques mètres de certains établissements scolaires, des adolescents continuent d’acheter des cigarettes à l’unité. Dans les quartiers populaires comme dans les espaces plus huppés de la capitale économique, les volutes de fumée n’ont pas disparu du paysage urbain ivoirien.
Depuis plusieurs années, les autorités ivoiriennes ont engagé une véritable croisade contre le tabagisme. Une lutte qui ne vise plus uniquement les cigarettes classiques, mais désormais aussi les produits du vapotage, les cigarettes électroniques et le tabac chauffé, nouveaux visages d’une dépendance qui inquiète de plus en plus les professionnels de santé.
L’âge d’or des pubs cigarettes : Quand les marques de cigarettes régnaient sur les écrans ivoiriens
Pendant Plusieurs décennies, les cigarettes ont occupé une place centrale dans le paysage publicitaire ivoirien. Des années 1960 au début des années 1990, les spots télévisés, les affiches géantes et les panneaux lumineux vantant les mérites du tabac et même certains grands événements populaires faisaient partie du décor urbain d’Abidjan et des grandes villes du pays.
À cette époque, fumer était souvent présenté comme un signe de réussite sociale, de virilité ou de modernité. Les marques rivalisaient de créativité pour séduire les consommateurs, notamment les jeunes adultes.
À Abidjan comme dans les villes de l’intérieur du pays, les plus anciens se souviennent encore des immenses affiches des marques qui ornaient les façades de bâtiments et les abords des grandes voies. Les spots publicitaires mettaient en scène des hommes élégants, des voitures de luxe ou des cadres dynamiques dans une société ivoirienne en pleine expansion économique.
« On grandissait avec ces images », raconte un ancien publicitaire ivoirien aujourd’hui à la retraite. « Les marques de cigarettes faisaient partie des campagnes les plus visibles et les plus puissantes du pays. »
Les marques importées occupaient elles aussi une place importante. Elles étaient perçues comme des cigarettes « haut de gamme », souvent associées à une clientèle plus aisée.
Le tabac, symbole d’une époque
Dans les années 1980 et 1990, certaines campagnes télévisées deviennent même culte. Dans les maquis, les bars ou les salles de cinéma, leurs logos s’affichaient partout, associant le tabac à une image de prestige international.
D’autres marques aujourd’hui presque disparues des mémoires collectives — participaient également à cette intense bataille commerciale. Les campagnes publicitaires associaient fréquemment la cigarette au succès professionnel, à l’élégance ou à l’aventure. Certaines affiches mettaient en scène des hommes d’affaires, des artistes ou des sportifs dans des décors luxueux.
« Fumer était presque banal dans les bureaux, les taxis, les restaurants et même certains établissements scolaires », se souvient cet autre ancien publicitaire ivoirien rencontré à Abidjan dont nous taisons l’identité. « Les compagnies de tabac investissaient énormément dans la communication et le sponsoring. »
Le début des alertes sanitaires
Mais à partir des années 1990 à 2000, les premières campagnes de sensibilisation commencent à apparaître sous l’influence croissante des politiques internationales de santé publique. Les mentions sanitaires deviennent progressivement obligatoires sur certains emballages. Les médecins et organisations de santé alertent alors sur les conséquences du tabagisme, notamment les cancers, les maladies cardiovasculaires et les pathologies respiratoires.
Malgré ces avertissements, la consommation reste fortement ancrée dans les habitudes sociales. Dans de nombreux lieux publics, restaurants, maquis, gares routières ou bureaux administratifs, fumer demeure longtemps toléré. Mais il faudra attendre plusieurs décennies avant un véritable tournant législatif.
« Fumer tue » : l’État ivoirien serre progressivement l’étau, une offensive législative progressive
Le premier grand tournant intervient en octobre 2012 avec l’adoption d’un décret présidentiel interdisant de fumer dans les lieux publics et les transports en commun. L’objectif est alors clair : protéger les non-fumeurs contre le tabagisme passif et réduire la banalisation de la cigarette dans l’espace collectif.
Administrations, hôpitaux, universités, restaurants, gares routières, hôtels, aéroports, banques, discothèques ou encore transports publics : presque tous les espaces accueillant du public sont concernés.
Mais c’est surtout la loi antitabac du 23 juillet 2019 qui marque une rupture majeure. Plus ambitieuse et plus répressive, elle étend considérablement les interdictions et durcit les sanctions. La vente de cigarettes à des mineurs de moins de 18 ans devient passible de lourdes peines.
La publicité pour le tabac est quasiment bannie sous toutes ses formes. Même les distributions gratuites et les objets promotionnels liés aux marques de cigarettes sont interdits.
Le texte vise également la vente à l’unité, pratique très répandue dans les rues ivoiriennes et particulièrement accessible aux adolescents, le sponsoring et le parrainage liés au tabac ainsi que la promotion du tabac sur les supports médiatiques.
« Une cigarette achetée à l’unité coûte parfois moins cher qu’un pain », observe un médecin addictologue d’Abidjan. « Cela facilite énormément l’entrée des jeunes dans la consommation. »
Le vapotage, nouveau front de la lutte antitabac
Face à l’émergence des cigarettes électroniques et des produits de vapotage, les autorités ivoiriennes ont décidé d’élargir leur offensive sanitaire.
Le gouvernement a récemment adopté un nouveau décret précisant les modalités d’application des interdictions de fumer et de vapoter dans les lieux publics. Désormais, les cigarettes électroniques sont soumises à des restrictions similaires à celles du tabac classique.
Les autorités craignent notamment une banalisation du vapotage chez les jeunes, séduits par les arômes sucrés, les emballages modernes et la perception trompeuse d’un produit « moins dangereux ».
Dans certains établissements scolaires d’Abidjan, des éducateurs affirment observer une progression discrète mais réelle du phénomène.
« Beaucoup pensent que ce n’est pas du tabac, donc que ce n’est pas grave », explique un surveillant dans un lycée de Cocody. « Mais derrière, il y a une dépendance à la nicotine qui s’installe très vite. »
Le pari du paquet neutre : casser l’image “cool” de la cigarette
En novembre 2024, la Côte d’Ivoire franchit une nouvelle étape symbolique en devenant le deuxième pays africain, après Maurice, à instaurer le paquet neutre.
Fini les logos attractifs, les couleurs séduisantes ou les stratégies marketing sophistiquées. Les paquets de cigarettes doivent désormais présenter un aspect uniforme, dominé par des avertissements sanitaires couvrant une large partie de l’emballage.
Pour les autorités sanitaires et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), cette mesure vise avant tout les jeunes consommateurs.
« L’industrie du tabac investit énormément dans l’image », explique un responsable associatif engagé dans la prévention. « Le paquet neutre cherche à casser ce réflexe marketing qui associe parfois la cigarette à l’élégance, à la liberté ou à la réussite sociale. »
L’OMS soutient activement les réformes engagées par la Côte d’Ivoire dans le cadre de la Convention-cadre pour la lutte antitabac ratifiée par le pays.
Une réalité de terrain encore difficile à maîtriser
Mais derrière l’arsenal juridique, l’application concrète des textes demeure un immense défi.
Dans plusieurs communes en Côte d’Ivoire et nombre de quartiers populaires d’Abidjan, les cigarettes continuent d’être vendues à l’unité malgré l’interdiction. Des clients fument encore dans certains maquis, bars ou espaces publics sans véritable contrôle.
Le manque de moyens de surveillance, l’insuffisance des campagnes de sensibilisation et parfois une certaine tolérance sociale compliquent l’application stricte des mesures.
Dans les marchés de quartier, les paquets de cigarettes restent visibles sur les étals, parfois à proximité immédiate des écoles.
Chez les jeunes, le phénomène prend même de nouvelles formes. Cigarettes électroniques aromatisées, chichas et produits de vapotage séduisent une clientèle adolescente attirée par une image jugée « moderne » ou « moins dangereuse ».
« Beaucoup de jeunes pensent que vapoter est sans risque », regrette un acteur associatif engagé dans la prévention. « Pourtant, la dépendance à la nicotine s’installe très rapidement. »
« Les lois existent, mais sur le terrain les habitudes sont encore très fortes », reconnaît un acteur de la société civile. « Beaucoup de commerçants continuent de vendre à l’unité parce que c’est ce que demandent les clients. »
La jeunesse ivoirienne, nouvelle cible de l’industrie du tabac
“Ils commencent avant 18 ans” : l’inquiétante progression du tabac chez les adolescents ivoiriens. Derrière les campagnes de sensibilisation, les lois antitabac et les hausses de taxes, un autre combat préoccupe désormais les autorités sanitaires ivoiriennes : celui de la consommation de tabac chez les adolescents. Car si la cigarette classique recule progressivement chez les adultes, les jeunes restent fortement exposés aux nouveaux produits du tabac, notamment les cigarettes électroniques, les produits aromatisés et le vapotage, largement relayés sur les réseaux sociaux.
Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le tabac provoque actuellement près de quatre millions de décès chaque année dans le monde. D’ici 2030, ce chiffre pourrait atteindre dix millions de morts annuels, dont près de 70 % dans les pays en développement.
L’organisation internationale rappelle surtout que la majorité des fumeurs commencent avant l’âge de 18 ans, parfois même dès le collège.
Une initiation de plus en plus précoce
Les données de l’enquête mondiale sur le tabagisme chez les jeunes, connue sous le nom de GYTS (Global Youth Tobacco Survey), dressent un tableau préoccupant.
Au niveau mondial, plus d’un tiers des adolescents interrogés déclarent consommer du tabac sous une forme ou une autre. Environ 28 % fument des cigarettes et 11 % utilisent d’autres produits du tabac.
L’enquête révèle également qu’environ 8,6 % des adolescents n’ayant jamais fumé envisagent de commencer dans l’année suivante.
Pour les spécialistes de santé publique, cette banalisation du tabac chez les plus jeunes constitue l’un des principaux défis des prochaines années.
En Côte d’Ivoire, plus d’un adolescent sur dix consomme du tabac
En Côte d’Ivoire, l’enquête GYTS a été menée en 2023 par le Ministère de la Santé, de l’Hygiène Publique et de la Couverture Maladie Universelle, à travers le Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme, la Toxicomanie et autres Dépendances (PNLTA).
L’étude, réalisée auprès de 3 567 élèves, dont 1 939 âgés de 13 à 15 ans, met en évidence une présence toujours importante du tabac dans les habitudes des jeunes ivoiriens.
Selon les résultats : « 11,6 % des élèves consomment actuellement des produits du tabac ; 10,5 % fument du tabac ; 4,5 % fument des cigarettes classiques ; 5,2 % utilisent des cigarettes électroniques. »
Comme dans de nombreux pays, les garçons restent davantage concernés que les filles.
Le vapotage gagne du terrain
L’un des enseignements majeurs de l’enquête concerne la progression des cigarettes électroniques chez les adolescents.
Avec plus de 5 % d’utilisateurs chez les élèves interrogés, le vapotage apparaît désormais comme une nouvelle porte d’entrée vers la dépendance à la nicotine.
Les autorités sanitaires redoutent particulièrement les produits aromatisés et les campagnes promotionnelles diffusées sur TikTok, Instagram ou d’autres plateformes numériques, où le vapotage est parfois présenté comme moderne, tendance ou moins dangereux que la cigarette classique.
Une forte exposition à la fumée secondaire
L’étude révèle également une exposition massive des adolescents à la fumée de tabac dans leur environnement quotidien.
Près de « 19,1 % des élèves disent être exposés à la fumée à domicile ; 47,5 % affirment avoir été exposés dans des lieux publics fermés. » Des chiffres qui illustrent les difficultés d’application des interdictions de fumer dans certains espaces publics.
Entre interdictions et réalité du terrain
Autre sujet d’inquiétude : l’accès relativement facile aux cigarettes pour les mineurs. Près de 39 % des élèves qui fument déclarent acheter leurs cigarettes directement dans des magasins, kiosques ou auprès de vendeurs ambulants, malgré les restrictions légales. La publicité, officiellement interdite en Côte d’Ivoire depuis la loi antitabac de 2019, continue également d’atteindre les adolescents de manière indirecte.
Près d’un tiers des élèves interrogés disent encore voir des promotions ou publicités pour le tabac dans les points de vente.
Des jeunes conscients… mais toujours exposés
Malgré cette situation, l’enquête montre une certaine prise de conscience chez les adolescents ivoiriens. Plus de 76 % des élèves interrogés se déclarent favorables à l’interdiction de fumer dans les lieux publics fermés.
Et parmi les jeunes fumeurs : « plus de 82 % disent avoir tenté d’arrêter de fumer au cours des douze derniers mois ; près de 87 % affirment vouloir arrêter immédiatement. »
Des chiffres qui montrent que, malgré l’influence persistante du tabac dans l’espace social et numérique, une partie de la jeunesse ivoirienne semble de plus en plus consciente des dangers liés à cette dépendance.
Quand la cigarette devient une prison silencieuse
Au-delà des statistiques et des textes, les conséquences sociales et psychologiques du tabagisme restent souvent peu visibles.
À Abidjan, certains gros fumeurs décrivent une dépendance qui finit par dicter leur quotidien. Difficulté à rester longtemps en réunion, besoin irrépressible de sortir fumer, isolement progressif, dépenses importantes consacrées au tabac : l’addiction dépasse largement la seule question sanitaire.
Un ancien professionnel de la communication rencontré dans la capitale économique raconte consacrer plusieurs dizaines de milliers de francs CFA par mois à sa consommation de cigarettes.
« La cigarette finit par organiser votre vie », confie-t-il. « Vous évitez certains endroits, certaines personnes, parfois même certains voyages parce que vous savez que vous ne pourrez pas fumer. »
Selon lui, la dépendance crée aussi une forme de solitude progressive.
« À force de devoir toujours s’éloigner pour fumer, on finit parfois par s’éloigner des autres sans s’en rendre compte. »
Une bataille qui se joue aussi dans les mentalités
Pour les autorités ivoiriennes, le défi dépasse désormais le simple cadre répressif. Il s’agit aussi de changer les comportements sociaux et de déconstruire l’image encore banalisée du tabac dans certains milieux.
Les campagnes de sensibilisation se multiplient dans les écoles, les médias et les centres de santé. Les ONG appellent à renforcer davantage l’éducation des jeunes sur les risques liés au tabac et au vapotage.
Car malgré les avancées législatives, la consommation demeure préoccupante. Selon plusieurs estimations relayées par les acteurs de santé publique, 5000 décès prématurés liés au tabac sont enregistrés chaque année en Côte d’Ivoire.
Chez les adolescents, les signaux d’alerte se multiplient également. Des données de l’OMS évoquent une proportion importante de jeunes âgés de 13 à 15 ans ayant déjà expérimenté le tabac ou des produits assimilés.
Le gouvernement serre l’étau sur l’industrie du tabac : Traçabilité, taxes, contrôles accrus
Dans la continuité des mesures de protection contre le tabagisme telles que l’interdiction de la publicité, le durcissement des lois antitabac et l’entrée en vigueur du paquet neutre, les autorités ivoiriennes veulent désormais renforcer le contrôle du marché du tabac, lutter contre la fraude et rendre les cigarettes de plus en plus inaccessibles aux consommateurs, notamment aux jeunes.
À partir du 1er juillet 2026, un nouveau système national de suivi, de traçabilité et d’authentification des produits du tabac doit entrer en vigueur sur l’ensemble du territoire ivoirien. Le dispositif imposera un marquage fiscal sécurisé sur tous les produits du tabac commercialisés dans le pays.
Cette réforme s’inscrit dans le cadre d’un partenariat public-privé conclu entre l’État ivoirien et SICPA Côte d’Ivoire SA, spécialisée dans les systèmes d’identification et de sécurisation fiscale.
L’objectif affiché est double : lutter contre le commerce illicite de cigarettes et renforcer le contrôle sanitaire sur les produits mis sur le marché.
150 agents formés contre la fraude
Dans cette offensive réglementaire, le ministère ivoirien du Commerce a également renforcé ses capacités opérationnelles. Selon les autorités, 150 agents supplémentaires ont été formés pour intensifier les contrôles sur les produits du tabac et lutter contre les circuits frauduleux.
Désormais, tous les produits commercialisés devront porter des marques fiscales d’authentification conformes aux nouvelles normes imposées par l’État.
Pour les autorités sanitaires, la fraude et le commerce parallèle constituent un obstacle majeur à la politique antitabac, en permettant l’accès à des cigarettes moins chères, souvent très prisées par les jeunes consommateurs.
“Le tabac doit devenir inaccessible”
Au Programme National de Lutte Contre le Tabagisme, la Toxicomanie et l’Alcoolisme et les autres Addictions (PNLTA), les responsables saluent les premiers résultats obtenus grâce au durcissement progressif des politiques publiques.
Le Dr Koffi, chef du service Information, Éducation et Communication du programme, affirme que la prévalence du tabagisme classique a fortement diminué ces dernières années.
« La prévalence de la consommation du tabac qui était à 14,7 % est passée à 8,6 %. Aujourd’hui, on est autour de 4 %, ce qui démontre des efforts notables », explique-t-il.
Mais le spécialiste alerte aussitôt sur l’émergence de nouveaux produits, notamment les cigarettes électroniques et les dispositifs de vapotage, très populaires auprès des jeunes.
« Si l’on prend désormais l’ensemble des produits du tabac, y compris les nouveaux produits, nous estimons qu’environ 12 % de la population consomme aujourd’hui du tabac sous différentes formes », précise-t-il.
L’arme fiscale au cœur de la stratégie ivoirienne
Parmi les outils privilégiés par les autorités figure aussi l’augmentation progressive des taxes sur les produits du tabac.
Selon le Dr Koffi, la fiscalité appliquée au tabac est passée de près de 42 % il y a quelques années à environ 70 % aujourd’hui.
Le gouvernement ivoirien vise désormais un niveau compris entre 80 % et 90 %, conformément aux recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé.
« L’objectif, c’est de rendre le tabac inaccessible aux consommateurs », insiste le responsable du PNLTA.
« Si un paquet de cigarettes coûte demain 10 000 francs CFA, le fumeur finira par comprendre qu’il est dans son intérêt d’arrêter », ajoute-t-il.
Derrière cette stratégie fiscale, les autorités ivoiriennes espèrent provoquer un changement durable des habitudes de consommation dans un pays où le tabac reste encore fortement ancré chez une partie de la jeunesse urbaine.
Car malgré les campagnes de sensibilisation, les interdictions et les nouvelles réglementations, la bataille contre le tabagisme est loin d’être terminée.
Télévision, radios, réseaux sociaux : les médias ivoiriens en première ligne contre le tabac
Longtemps accusés d’avoir participé à la banalisation de la cigarette à travers des publicités glamour, des placements de produits ou des scènes de tabagisme dans les films et séries, les médias ivoiriens tentent désormais de devenir des acteurs centraux de la lutte antitabac.
Dans un pays où les autorités sanitaires s’inquiètent de la progression du vapotage et de la consommation de nicotine chez les adolescents, radios, télévisions, journaux, plateformes numériques et organisations de la société civile multiplient les campagnes de sensibilisation.
L’objectif : déconstruire l’image “moderne” ou “stylée” encore associée au tabac auprès d’une partie de la jeunesse.
Images choc et témoignages : la stratégie du réveil des consciences
Pour frapper les esprits, plusieurs médias ivoiriens diffusent régulièrement des contenus axés sur les conséquences sanitaires du tabagisme : cancers, maladies cardiovasculaires, insuffisances respiratoires ou encore dépendance à la nicotine.
Les campagnes s’appuient souvent sur des témoignages d’anciens fumeurs, des récits de familles touchées par la maladie ou encore des reportages dans les centres de santé.
Cette stratégie de communication vise à montrer que le tabagisme ne relève pas seulement d’un choix individuel, mais constitue aussi un enjeu majeur de santé publique.
Les médias relaient également les mesures gouvernementales, notamment les interdictions de fumer dans les lieux publics, le paquet neutre ou encore les hausses progressives des taxes sur les cigarettes.
Les organisations de médias montent au front
Plusieurs organisations de la société civile spécialisées dans la communication et la prévention se sont structurées ces dernières années pour soutenir les politiques antitabac.
Parmi elles figure Conférence des Médias contre le Tabagisme, l’Alcoolisme et la Toxicomanie en Côte d’Ivoire (COMTAT-CI), engagée dans des campagnes de sensibilisation et des actions de plaidoyer.
L’organisation travaille en collaboration avec le Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme, la Toxicomanie et les autres Addictions (PNLTA), structure dépendant du ministère ivoirien de la Santé.
Sous l’impulsion de son président Fidèle Neto, la COMTAT-CI a récemment lancé le projet « Stop aux scènes tabagiques sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux ».
L’initiative vise notamment à réduire l’exposition des jeunes aux contenus valorisant le tabac sur internet et dans les productions audiovisuelles.
Les réseaux sociaux : le nouveau front de la lutte antitabac
Car aujourd’hui, le principal défi des autorités ne se limite plus aux cigarettes classiques.
Les réseaux sociaux et certaines plateformes de streaming, sont devenus des espaces où la cigarette électronique, la chicha ou le vapotage sont parfois présentés comme des accessoires de mode ou des symboles de réussite sociale.
Les acteurs de la lutte antitabac dénoncent une banalisation numérique particulièrement dangereuse pour les adolescents.
Dans ce contexte, les organisations ivoiriennes réclament un renforcement de la régulation des contenus liés au tabac et aux nouveaux produits nicotiniques sur les plateformes numériques.
Former des journalistes “ambassadeurs” de la prévention
Autre acteur engagé : le Réseau des communicateurs pour la lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme et la drogue en milieu scolaire et universitaire (RECLTASU).
Depuis plusieurs années, cette organisation cherche à mobiliser journalistes, animateurs radio, influenceurs et professionnels de l’audiovisuel autour des questions de prévention des addictions.
Son président, Dimitri Agoutsi, défend l’idée d’un journalisme engagé dans la protection des jeunes générations.
Le réseau a récemment organisé le Salon international des médias sur la prévention des addictions (SIMPA), placé sous le thème : « Tous engagés pour une Côte d’Ivoire sans addiction ».
Selon les organisateurs, l’objectif est de faire des professionnels des médias « de véritables ambassadeurs de la lutte contre les addictions ».
Une guerre culturelle autant que sanitaire
Au-delà des lois et des sanctions, les autorités sanitaires ivoiriennes reconnaissent désormais que la lutte contre le tabac se joue aussi sur le terrain culturel et médiatique.
Car dans un environnement saturé d’images, de contenus numériques et d’influenceurs, convaincre les jeunes d’éviter le tabac nécessite désormais bien plus que des interdictions.
Cela suppose une bataille permanente des récits, des représentations et des modèles proposés à une génération particulièrement exposée aux nouvelles formes de consommation de nicotine.
Dans un continent africain devenu l’une des nouvelles cibles stratégiques de l’industrie du tabac, la Côte d’Ivoire tente ainsi d’imposer une autre trajectoire.
Entre volonté politique affirmée, soutien des organisations internationales et difficultés d’application sur le terrain, Abidjan mène aujourd’hui une bataille complexe : celle de protéger une génération exposée très tôt à une addiction dont les conséquences sanitaires, sociales et économiques pourraient marquer durablement le pays.