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Dossier-Agriculture | Filière cacao

Que se passe-t-il vraiment en Côte d’Ivoire ?

Dossier-Agriculture | Filière cacao
‘‘Qui sont ces multinationales qui veulent piétiner le secteur ?’’

Par Dahn Habib Sénamblé

Abidjan, le 14 janvier 2026 – La filière cacao ivoirienne traverse une zone de fortes turbulences. Derrière les fèves invendues, les tensions sur les prix et le ralentissement des achats en brousse, se joue en réalité un bras de fer stratégique entre l’État ivoirien, les producteurs et les multinationales qui contrôlent l’exportation mondiale du cacao.

Un marché sous tension malgré une production maîtrisée

Contrairement aux apparences, la situation actuelle ne résulte ni d’une surproduction incontrôlée ni d’un effondrement soudain de la demande mondiale. Le surplus observé en Côte d’Ivoire est avant tout la conséquence du mécanisme de stabilisation mis en place par l’État à travers le Conseil du Café-Cacao (CCC).

Ce système prévoit la vente anticipée d’environ 85 % de la production, afin de garantir un prix stable aux producteurs, et la commercialisation des 15 % restants en cours de campagne. Or, plusieurs facteurs sont venus perturber cet équilibre : l’arrêt quasi total de la contrebande vers les pays voisins, l’arrivée de fèves en provenance du Liberia, de la Guinée et du Ghana, et surtout une spéculation interne liée à l’anticipation d’une hausse des prix.

Le prix garanti, déclencheur de la crise


En fixant le prix garanti du cacao à 2 800 FCFA le kilogramme à l’ouverture de la campagne, l’État ivoirien a fait un choix politique fort en faveur des producteurs. Cette décision a renforcé l’attractivité du cacao ivoirien, stoppé les sorties frauduleuses et incité certains opérateurs à reporter des stocks de la campagne précédente pour les écouler au nouveau prix.

Mais ce prix élevé, protecteur pour les producteurs, a aussi contrarié les intérêts des multinationales.

Les multinationales à l’offensive

Profitant de la baisse des cours mondiaux, plusieurs grandes multinationales regroupées au sein du GEPEX ont choisi de ralentir volontairement leurs achats. Leur objectif : exercer une pression directe pour obtenir une baisse du différentiel d’origine et la suppression du Différentiel de Revenu Décent (DRD), mécanisme conçu pour lutter contre la pauvreté structurelle des producteurs ivoiriens et ghanéens.

Une stratégie assumée, mais contestée. Car ces mêmes acteurs ont largement profité du système de stabilisation lorsque les cours étaient favorables, tout en refusant aujourd’hui d’en assumer les contraintes.

Un chantage économique dénoncé

Selon les autorités ivoiriennes, les multinationales ne peuvent invoquer de pertes financières. L’État a en effet prévu un soutien budgétaire couvrant l’écart entre le prix CAF stabilisé par le CCC et les cours actuels du marché de Londres. Autrement dit, le cacao ivoirien peut être acheté au prix garanti sans impact négatif pour les acheteurs internationaux.

Malgré cela, le blocage persiste. En coulisses, l’enjeu est clair : faire retomber le prix payé aux producteurs autour de 1 800 FCFA/kg, soit une perte potentielle de 1 000 FCFA par kilogramme. Un choc que les producteurs devraient absorber… ou que l’État serait contraint de compenser sur ses fonds de stabilisation.

Des producteurs pris en étau

Sur le terrain, les conséquences sont immédiates. Les ralentissements d’achats laissent des milliers de producteurs avec des fèves invendues. Faute de trésorerie, certains sont contraints de brader leur cacao en dessous du prix garanti pour faire face aux urgences quotidiennes.

Une situation vécue comme un chantage économique organisé, où la volatilité des marchés mondiaux est transférée sur les épaules des plus vulnérables.

La riposte ivoirienne : souveraineté et solutions nationales

Face à cette pression, le Conseil du Café-Cacao envisage des réponses dites de souveraineté : mobilisation de Transcao Négoce, filiale publique, stockage stratégique du surplus et recours accru aux exportateurs nationaux. L’objectif est de maintenir le prix en brousse et d’éviter un effondrement du revenu paysan.

Mais au-delà de la gestion immédiate de la crise, le débat est désormais structurel.

Un système à bout de souffle

La crise actuelle met en lumière une réalité dérangeante : cinq multinationales contrôlent l’essentiel de l’exportation du cacao ivoirien, sans créer de valeur ajoutée significative localement. Alors que la Côte d’Ivoire produit plus de 40 % du cacao mondial, elle reste largement dépendante d’intermédiaires étrangers qui dictent leurs conditions.

La transformation locale progresse, mais reste insuffisante. Et l’accès direct aux chocolatiers internationaux demeure limité.

Vers une rupture stratégique ?

Pour de nombreux observateurs, cette crise marque un tournant. La Côte d’Ivoire est désormais face à un choix : continuer à ajuster un système déséquilibré ou engager une rupture stratégique en reprenant le contrôle de sa chaîne de valeur.

Cela passe par un accès direct aux chocolatiers, un encadrement strict du rôle des multinationales, le renforcement des acteurs nationaux et une politique assumée de souveraineté économique.

Un enjeu politique majeur

Le cacao n’est pas une simple matière première. C’est une richesse nationale et le socle de millions de vies rurales. Le laisser à la merci d’intérêts privés étrangers n’est plus une option soutenable.

Dans la filière cacao ivoirienne, ce qui se joue aujourd’hui dépasse le marché.

C’est une décision politique, un choix de société et un test de souveraineté.

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