‘‘Comment Laurent Gbagbo et le PPA-CI tentent de transformer la crise des déguerpis en levier politique’’
Par Dahn Habib Sénamblé
Abidjan, 8 juin 2026 — En se rendant auprès des familles déguerpies de Port-Bouët et Koumassi, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo ne s’est pas seulement inscrit dans une logique de solidarité sociale. Derrière l’assistance humanitaire et le discours de compassion affichés par les responsables du parti, cette séquence révèle aussi une stratégie politique plus profonde : réoccuper le terrain social et tenter de ressouder un appareil partisan fragilisé par des tensions internes persistantes.
Depuis plusieurs mois, le PPA-CI traverse une période délicate. Malgré la stature intacte de Laurent Gbagbo dans une partie de l’opinion, le parti peine à imposer une dynamique politique forte face au pouvoir du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix et à une opposition de plus en plus fragmentée.
Une crise sociale transformée en opportunité politique
Les opérations de déguerpissement menées dans plusieurs quartiers précaires d’Abidjan offrent au PPA-CI une occasion de reprendre l’initiative dans le débat public.
En mettant en scène une délégation « les mains chargées de vivres » au milieu des décombres de Vridi et Koumassi, le parti cherche à renouer avec une image historique : celle d’une formation proche des couches populaires et des laissés-pour-compte.
Le choix des mots employés dans la communication du parti — « vies brisées », « casses brutales », « familles à ciel ouvert » — traduit une volonté de politiser la crise sociale et d’incarner une opposition empathique face à un pouvoir présenté comme technocratique et insensible.
Cette posture permet également à Laurent Gbagbo de réinvestir le terrain émotionnel et symbolique, lui qui reste l’une des rares figures politiques ivoiriennes capables de mobiliser un imaginaire populaire autour des notions de résistance et de proximité avec « le peuple ».
Une tentative de détourner l’attention des fractures internes
Mais cette offensive sociale intervient aussi à un moment où le PPA-CI fait face à plusieurs zones de turbulence internes.
Entre frustrations de cadres, luttes de positionnement, critiques sur l’organisation du parti et interrogations autour de la stratégie électorale à l’approche des futures échéances, le mouvement de Laurent Gbagbo peine à afficher une cohésion totale.
Plusieurs observateurs notent que le parti reste fortement structuré autour de la figure de son fondateur, sans véritable clarification des équilibres internes ni renouvellement visible du leadership intermédiaire.
Dans ce contexte, la médiatisation des visites aux déguerpis apparaît également comme un moyen de déplacer le centre de gravité du débat : passer des tensions internes aux combats sociaux, et replacer Laurent Gbagbo dans son rôle préféré de figure protectrice et fédératrice.
Revenir au contact du terrain populaire
Le PPA-CI semble avoir compris qu’il lui devient difficile de rivaliser uniquement sur le terrain institutionnel ou électoral face à la machine politique du RHDP.
Le parti tente donc de reconstruire une dynamique par les mobilisations sociales, les causes populaires et les crises urbaines susceptibles de provoquer de l’indignation dans l’opinion.
Cette stratégie comporte néanmoins un risque : celui d’être accusé d’instrumentaliser la détresse des populations à des fins politiques, sans proposer de solutions structurelles concrètes aux problèmes de logement, d’urbanisation anarchique et de gestion foncière qui minent Abidjan depuis des décennies.
Une bataille d’image avant tout
Au-delà de l’aide matérielle apportée aux sinistrés, cette séquence révèle surtout une bataille d’image.
Pour Laurent Gbagbo et le PPA-CI, il s’agit de démontrer que le parti demeure une force politique centrale capable de capter les colères sociales et d’incarner une alternative morale au pouvoir.
Dans une Côte d’Ivoire où les fractures sociales restent fortes et où les déguerpissements nourrissent régulièrement les tensions politiques, chaque crise urbaine devient aussi un terrain d’affrontement narratif entre pouvoir et opposition.
Et dans cette bataille de perception, le PPA-CI tente manifestement de transformer les ruines de Vridi et Koumassi en espace de reconquête politique.