Ils ont crié l’apocalypse à pleins poumons : « Il n’y aura pas d’élection », « On va libérer la Côte d’Ivoire », « Dans sept jours, tout va changer ». Pendant des semaines, une partie de la classe politique et des voix médiatiques ont alimenté la peur, la défiance et la convocation permanente de la rue comme remède à un processus institutionnel qu’ils jugeaient défaillant.
De Laurent Gbagbo à Tidjane Thiam, en passant par d’autres acteurs — personnalités politiques, leaders d’opinion et influenceurs — les formules martelaient la même stratégie : décrédibiliser le scrutin, radicaliser les esprits et susciter la mobilisation de masse pour forcer une issue hors des urnes. Les appels se sont succédé, parfois contradictoires, parfois véhéments : « libérer le pays », « occuper les rues », promettre une « victoire imminente ». Résultat : une psychose palpable, qui a gagné les quartiers, les marchés, et jusqu’à certains esprits de la sous-région.
Pourtant, le jour J est venu. Et l’épreuve de la pratique a livré une autre réponse : l’élection s’est tenue. Selon la Commission électorale indépendante, la mobilisation a été significative. Certes, des incidents ont émaillé la journée — localisés et répréhensibles — mais ils n’ont pas fait basculer l’ensemble du pays dans le chaos annoncé. Là où l’on prédisait la paralysie, des électeurs ont fait le choix de se rendre aux urnes. Là où l’on promettait la rupture, les procédures ont, pour la plupart, été respectées.
Que nous dit ce retournement ? D’abord que la rhétorique de la rupture, si elle sait exciter, trouve vite ses limites si elle n’est pas adossée à une organisation politique cohérente et à un projet alternatif crédible. Appeler la rue peut mobiliser de l’adrénaline ; convaincre des électeurs, construire des coalitions et porter des propositions demande du temps, de la méthode et de la discipline.
Ensuite, la séquence confirme une réalité simple : la légitimité se gagne autant dans la parole que dans la capacité à canaliser les colères par des voies institutionnelles — élections, débats, recours juridictionnels — plutôt que par la surenchère contestataire. La tenue du scrutin, malgré les tensions, renvoie la responsabilité sur ceux qui ont tenté d’en faire un casse-tête : la société attend des alternatives, pas seulement des prophéties apocalyptiques.
Enfin, l’opposition sort affaiblie de cette période par ses divisions et ses emballements médiatiques. Quand des consignes se contredisent et que des figures se déchirent publiquement, le message au citoyen est confus. À l’inverse, ceux qui misent sur la continuité des institutions et la mobilisation ordonnée — fautes et limites comprises — remportent l’argument de la stabilité.
Reste une réalité plus lourde : la défiance qui a rendu crédibles ces discours radicaux n’a pas disparu. Elle traduit des fractures sociales et des attentes non satisfaites — emploi, justice, égalité d’accès aux services, transparence. Si la fin de la campagne ne met pas un terme à ces problèmes, la tentative de transformer le ressentiment en force constructive devra venir d’abord d’une opposition capable d’articuler, au-delà des indignations, des solutions tangibles.
Leçon politique ou simple répit ? À chacun de choisir. Les « prophètes du chaos » ont été, pour l’instant, démentis par le scrutin ; mais la vraie question, désormais, est de savoir si les responsables politiques sauront convertir cette normalisation en chantier de reconstruction — ou s’ils se satisferont d’avoir remporté, pour un cycle, la bataille du récit. La démocratie, elle, ne progresse pas par slogans tonitruants : elle avance lorsque les paroles sont suivies d’institutions plus solides et d’un débat public enfin orienté vers les politiques qui font vivre les citoyens au quotidien.
La Rédaction