Entre appels à manifester, mots d’ordre contradictoires et stratégies individuelles, le front commun contre le pouvoir peine à parler d’une seule voix.
À mesure que s’approche le scrutin présidentiel du 25 octobre 2025, l’opposition ivoirienne semble s’enliser dans une cacophonie qui mine ce qu’il restait encore de sa crédibilité politique. Les voix autrefois unies contre le « quatrième mandat » d’Alassane Ouattara apparaissent désormais désaccordées, fatiguées et souvent contradictoires. La séquence politique ouverte par la publication de la liste définitive des candidats a fini d’exposer, au grand jour, les fractures d’un camp sans boussole commune.
Avant le verdict du Conseil constitutionnel : la promesse d’un front commun
Souvenons-nous : au lendemain du dépôt des candidatures, les chefs de file de l’opposition promettaient une riposte unie en cas d’exclusion jugée arbitraire. Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam ou encore Pascal Affi N’Guessan affirmaient, chacun à sa manière, que la Côte d’Ivoire n’accepterait « plus jamais de scrutin verrouillé ».
La rhétorique était forte, presque martiale : « Pas d’élection sans opposition crédible », déclarait alors Tidjane Thiam ; « La souveraineté populaire ne se confisque pas », insistait Laurent Gbagbo. Mais entre les mots et les actes, la fracture s’est creusée.
Gbagbo soutient sans appeler, Thiam dénonce sans agir, Affi N’Guessan plongé dans un silence après quelques sorties sporadiques.
Depuis le rejet de sa candidature, Laurent Gbagbo a choisi une posture singulière : celle du sage offensé mais prudent.
Dans son entretien du 22 octobre à AFO Média, l’ancien président a parlé de « coup d’État civil » et de « braquage électoral », tout en prenant soin de se dédouaner de tout mot d’ordre de rue : « Non, moi je ne leur demande pas de descendre dans la rue. Mais ceux qui manifestent contre ce braquage électoral, je les soutiens ».
Un soutien moral, donc, mais sans engagement direct. Un double discours qui trahit l’embarras d’un homme conscient que la moindre étincelle pourrait embraser le pays, mais qui refuse aussi d’endosser le rôle de spectateur passif.
De son côté, Tidjane Thiam, recalé lui aussi, a adopté un ton de défi : « Nous avons sept jours pour libérer la Côte d’Ivoire », lançait-il à ses partisans depuis les bords de la Seine à Paris. Une formule à forte charge symbolique, perçue par certains comme un mot d’ordre de résistance, et par d’autres comme un simple message d’espoir.
Mais derrière la formule, aucun plan, aucune stratégie, sinon un appel à la patience et à la dignité. L’ancien banquier, auréolé de crédibilité internationale, semble s’être heurté à la réalité ivoirienne : celle d’un électorat polarisé et d’un appareil politique sans nerf.
Une opposition désunie, un électorat désorienté
Entre-temps, certains lieutenants de Gbagbo, notamment Me Abiba Touré, Dano Djédjé ou d’autres figures du PPA-CI, ont appelé à manifester, le 11 octobre, sur l’ensemble du territoire. Mais à peine les slogans lancés, les contre-discours se multipliaient.
À l’inverse, des voix plus modérées comme Charles Blé Goudé, Simone Gbagbo ou Ahoua Don Mello prônaient la participation au scrutin, appelant à ne pas boycotter la présidentielle.
Résultat : un message brouillé, des bases militantes désorientées et une opposition incapable de définir une ligne commune face à un pouvoir qui, lui, avance en rangs serrés.
Le PDCI, quant à lui, s’est empressé de clarifier sa position : « Aucun responsable du PDCI ne peut appeler à la violence. Nos militants sont victimes de violence, mais nous n’appelons jamais à la violence. S’il se passe quelque chose, ce n’est pas le PDCI », ont rappelé Calice Yapo et Simon Doho, comme pour sauver l’image de respectabilité d’un parti attaché à l’héritage d’Houphouët-Boigny.
Répression et désaveux
Mais la nuance entre appel à la mobilisation pacifique et dérapages incontrôlés s’est perdue dans les rues d’Abidjan, d’Akoupé dans la région de la Mé, Daloa dans le Centre-Ouest ou Yamoussoukro dans la capitale politique, où certains jeunes manifestants ont payé le prix fort. Au total, plus de 700 manifestants se réclamant de l’opposition ont été arrêtés, jugés et incarcérés au Pôle pénitentiaire d’Abidjan, selon les chiffres communiqués par les autorités. Une cinquantaine d’entre eux ont déjà été condamnés à des peines de prison ferme pour « troubles à l’ordre public ».
Une parole politique en perte de sens
À observer cette séquence, on a le sentiment que l’opposition ivoirienne a confondu communication et stratégie. Entre les indignations publiques, les vidéos virales et les revirements de position, aucune ligne claire ne s’impose. Et chaque leader, désormais, semble jouer sa partition individuelle, parfois au détriment du collectif. Là où il fallait une voix unie, c’est un chœur dissonant qui s’élève, un chœur d’amertume et de désillusion.
Cette désunion fragilise non seulement la crédibilité des opposants, mais aussi la confiance du corps électoral dans la sincérité du processus démocratique. Car à force de dénoncer sans proposer, de contester sans structurer, l’opposition offre au pouvoir l’argument le plus solide : celui d’un adversaire incapable de gouverner ensemble, même dans l’adversité.
Une responsabilité historique
En politique, les mots engagent autant que les silences. En soutenant sans appeler, en contestant sans s’unir, les leaders de l’opposition prennent le risque de transformer la colère populaire en désordre sans issue.
À moins de trois jours du vote, l’image d’une opposition désunie contraste avec la rigueur du dispositif sécuritaire déployé par le pouvoir.
Ce scrutin du 25 octobre ne dira peut-être pas seulement qui gouvernera le pays. Il dira aussi si l’opposition ivoirienne a encore la capacité de se réinventer, ou si elle s’est définitivement condamnée à l’impuissance.
La Rédaction