Longtemps technocrate discret devenu figure du panafricanisme ivoirien, Ahoua Don Mello, 67 ans, s’avance à la présidentielle de 2025 avec une ambition singulière : reconstruire la souveraineté économique et technologique du pays. Portrait d’un intellectuel engagé qui veut transformer ses convictions politiques panafricanistes et souverainistes en projet de société au service du développement de la Côte d’Ivoire.
Un regard calme, presque professoral, et une parole posée, mais ferme. Ceux qui connaissent Ahoua Don Mello décrivent un homme méthodique, rigoureux et profondément attaché à l’idée que l’Afrique doit écrire elle-même son destin. Cet ingénieur des ponts et chaussées, né le 23 juin 1958 à Bongouanou, a fait du savoir et du travail les deux piliers d’une vie consacrée au développement.
De Bongouanou à Paris, la trajectoire d’un surdoué
Fils d’un père agni et d’une mère baoulé, le jeune Ahoua grandit dans une Côte d’Ivoire encore confiante en son avenir. Excellent élève, il décroche son bac au lycée classique de Bouaké avant d’intégrer l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INPHB) de Yamoussoukro. En 1982, il devient ingénieur de l’École nationale supérieure des travaux publics (ENSTP), puis s’envole pour la France.
À Paris, il rejoint l’École nationale des ponts et chaussées, temple du génie civil, où il soutient un doctorat en 1985. Dans les amphis et les cercles étudiants, il découvre le militantisme politique, fréquente les communistes et croise un certain Laurent Gbagbo, alors exilé. « J’ai toujours pensé que la technique n’a de sens que si elle sert l’homme, et surtout l’homme africain », confiera-t-il plus tard.
L’ingénieur qui voulait moderniser le pays
De retour au pays, Don Mello enseigne à l’INPHB et se passionne pour la recherche appliquée. Au Laboratoire du bâtiment et des travaux publics (LBTP), il planche sur la mécanique des sols, les matériaux, la qualité des routes. Mais très vite, sa vision dépasse le cadre académique.
À la fin des années 1990, il dirige la technopole de Yamoussoukro, un ambitieux projet de pôle industriel dédié aux nouvelles technologies et à l’agro-industrie. Visionnaire avant l’heure, il y conçoit un modèle de partenariat public-privé qui sera plus tard repris à l’échelle nationale.
Son talent attire l’attention du pouvoir : Laurent Gbagbo le nomme en 2000 à la tête du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD). En dix ans, Don Mello transforme cette structure publique en véritable bras technique de l’État, tout en l’ouvrant à l’international — Sénégal, Togo, Guinée, Gabon, Cameroun… Une stratégie d’expansion africaine qui assoit sa réputation d’ingénieur de haut vol.
De la technostructure au combat politique
Mais la carrière de l’ingénieur ne se limite pas aux plans d’aménagement. Avec le temps, l’homme de science devient aussi homme d’idées. Fidèle à Gbagbo, il rejoint le gouvernement Aké N’Gbo en 2010 comme ministre de l’Équipement et de l’Assainissement, puis porte-parole du gouvernement.
La chute du régime en 2011 le pousse à l’exil. Il part en Guinée, où il conseille le président Alpha Condé, puis travaille comme consultant international pour plusieurs pays africains. Cette expérience le convainc d’une chose : le développement de l’Afrique ne viendra ni de l’aide ni des injonctions extérieures. « Tant que nos infrastructures dépendront des financements étrangers, nous resterons politiquement dépendants », répète-t-il souvent.
Panafricaniste et stratège
Installé à Conakry, puis souvent à Moscou, Don Mello élargit son réseau. En 2022, il devient haut représentant des BRICS pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, puis vice-président chargé des projets stratégiques. Une position qui alimente son discours souverainiste : il défend la diversification des partenariats, l’autonomie énergétique, la coopération Sud-Sud.
Dans les cercles panafricanistes, il est perçu comme un intellectuel rigoureux, parfois jugé austère, mais respecté pour sa cohérence. En Côte d’Ivoire, son retour en 2025 marque une surprise : le fidèle lieutenant de Gbagbo se porte candidat à la présidentielle, après la disqualification de son mentor. Le PPA-CI parle de « décision personnelle », mais lui assume : « C’est une candidature de précaution, mais aussi de conviction. L’Afrique doit apprendre à anticiper. »
L’ingénieur devenu symbole
Derrière le ton professoral, il y a un pragmatique. Ahoua Don Mello parle d’énergie, de routes, de transformation agricole, avec la précision d’un technicien et la passion d’un militant. Son programme s’articule autour d’un triptyque : souveraineté économique, gouvernance participative et unité nationale.
À 67 ans, celui qu’on appelait naguère « l’ingénieur du peuple » espère incarner une alternative entre les figures historiques du pouvoir et les jeunes loups de la politique. Son défi ? Convertir son aura intellectuelle en influence électorale.
Et s’il n’a pas encore conquis les foules, il a déjà imposé une idée : celle d’une Côte d’Ivoire qui, un jour, tiendra debout sur ses propres ponts, ses propres routes et ses propres idées.
La Rédaction