Enlevé lundi 20 octobre par des agents du renseignement, le haut magistrat Jean-Jacques Ouédraogo rejoint la liste grandissante des figures judiciaires et civiles arrêtées sans motif. Une affaire qui illustre la tension extrême entre pouvoir militaire et justice au Burkina Faso.
Un enlèvement en plein jour
Lundi 20 octobre, en fin de journée, plusieurs véhicules sans plaques auraient stationné près du domicile de Jean-Jacques Ouédraogo, ex-procureur général près la Cour d’appel de Ouagadougou. Des hommes armés, présentés comme appartenant à l’Agence nationale de renseignement (ANR), en seraient descendus pour l’emmener vers une destination inconnue. Depuis, aucune communication officielle. Aucun mandat. Aucun motif.
Dans les milieux judiciaires, la nouvelle s’est répandue comme une onde de choc. “C’est un signal d’intimidation adressé à toute la magistrature”, glisse un ancien collègue sous couvert d’anonymat. Le haut magistrat, connu pour son indépendance et son franc-parler, n’en est pas à son premier différend avec les cercles du pouvoir.
Un dossier sensible : l’affaire “de la guérisseuse de Komsilga”
Le nom de Jean-Jacques Ouédraogo reste associé à un dossier devenu explosif à Ouagadougou : celui de Larissa Nikiéma, dite “Adja la guérisseuse de Komsilga”.
En 2023, alors qu’il était procureur général, il avait ordonné son incarcération à la Maison d’arrêt et de correction militaire (Maca) pour coups et blessures volontaires. Mais la tradipraticienne n’avait jamais été écrouée : des militaires seraient intervenus pour la soustraire à la justice.
Proche du cercle présidentiel et considérée comme une alliée informelle du capitaine Ibrahim Traoré, Larissa Nikiéma bénéficie d’un statut quasi intouchable. Pour certains observateurs, l’enlèvement du magistrat serait une forme de représailles différées. « Dans cette affaire, Ouédraogo avait touché à un tabou. Il a franchi une ligne rouge », commente une source judiciaire à Ouagadougou.
Une magistrature sous pression :
Le cas de Jean-Jacques Ouédraogo n’est pas isolé. Le 13 octobre dernier, trois magistrats, Urbain Méda, Seydou Sanou et Benoît Zoungrana, ont été arrêtés sans motif officiel.
La peur gagne les rangs de la justice burkinabè. Le Syndicat autonome des magistrats burkinabè (SAMAB) garde le silence. Le barreau du Faso, lui, a dénoncé la semaine dernière l’enlèvement de Me Arno Sempébré, avocat, par « trois inconnus armés ».
Le communiqué du barreau évoquait alors « une atteinte grave à l’État de droit et à l’indépendance de la justice ». « Le silence des institutions n’est pas un signe de prudence, c’est celui de la peur », confie un magistrat sous anonymat. « Plus personne ne sait jusqu’où le pouvoir est prêt à aller », a-t-il ajouté.
Depuis plusieurs mois, les arrestations arbitraires se multiplient : journalistes, syndicalistes, religieux ou militaires. L’Agence nationale de renseignement, souvent citée dans ces affaires, agit sans contrôle judiciaire ni communication publique, nourrissant un climat d’opacité et de crainte.
Une justice en otage du pouvoir militaire
Sous la présidence du capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis le coup d’État de septembre 2022, la justice burkinabè vit une tutelle politique sans précédent.
Les décisions judiciaires sensibles sont souvent corrigées, suspendues ou contournées par des interventions de sécurité.
Dans un contexte de lutte contre le terrorisme et de discours patriotique omniprésent, les voix dissidentes sont vite qualifiées de « traîtres » ou « ennemis de la nation ».
Pour plusieurs observateurs, le pouvoir cherche à neutraliser toute forme d’indépendance institutionnelle, en particulier celle du corps judiciaire, dernier rempart face à l’arbitraire.
La Rédaction