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Portrait

Portrait| Simone Ehivet Gbagbo

De l’ombre du palais à la lumière des urnes : l’autre visage de la résilience ivoirienne

Portrait| Simone Ehivet Gbagbo

Ancienne Première dame, prisonnière puis prédicatrice, Simone Ehivet Gbagbo revient sur le devant de la scène politique avec la conviction intacte d’une femme que rien n’a brisée. Candidate à la présidentielle de 2025, elle veut incarner la réconciliation et la renaissance de la Côte d’Ivoire. De la militante clandestine à candidate à la présidentielle, itinéraire d’une femme politique ivoirienne au destin tumultueux. Portrait d’une survivante partagée entre foi, lutte et pouvoir.

Une enfance modeste, des rêves immenses

Née le 20 juin 1949 à Moossou, dans la commune de Grand-Bassam, Simone Ehivet grandit dans une famille de dix-huit enfants. Deuxième de la fratrie, elle apprend dès son plus jeune âge la responsabilité, la rigueur et l’endurance. Brillante élève, elle fréquente successivement des écoles primaires à Moossou, Bouaké et Béoumi, puis le lycée classique d’Abidjan où, en 1966, elle participe à sa première grève étudiante et se trouve interpellée par la police.

Après l’obtention du baccalauréat en 1970, elle poursuit des études en lettres modernes à l’université Félix-Houphouët-Boigny, puis à l’École normale supérieure de Côte d’Ivoire. Elle devient major du concours du CAPES et rentre dans la carrière de professeure de l’enseignement secondaire. Parallèlement, elle complète une maîtrise à l’université Paris-XIII, un DEA au Sénégal à l’université de Dakar et une licence en linguistique africaine à Abidjan.

L’intellectuelle syndicaliste

Érudite mais engagée, Simone Ehivet ne se contente pas des bancs. Elle milite activement dans les syndicats – notamment le Synesci (professeurs de lycées) et le Synares (professeurs d’université) – pour l’ivoirisation des programmes, la modernisation de l’enseignement et la démocratisation. Elle est arrêtée à plusieurs reprises dans les années 70 et 80, torturée même, pour avoir osé défier le régime du parti unique.

En 1972, elle rejoint la cellule Lumumba, un groupe clandestin, et fait la connaissance de Laurent Gbagbo, professeur d’histoire et futur compagnon de lutte et de vie.

La rencontre avec Laurent Gbagbo : un couple, une cause

En 1982, Simone et Laurent Gbagbo cofondent, à la tête d’un petit noyau de militants, le Front populaire ivoirien (FPI). Tandis que son mari part en exil, elle reste en Côte d’Ivoire, élève leurs jumelles et prend en main la structure clandestine du parti. Mariés civilement en 1989, ils forment un tandem politique solide, affrontant ensemble arrestations, répression et prison — notamment après l’événement de février 1992, où Simone fut sévèrement battue et hospitalisée. C’est à cette occasion qu’elle renouera avec la foi chrétienne, après une visite en détention d’une sœur religieuse.

La foi comme arme politique

Convertie au pentecôtisme, Simone Gbagbo transforme l’engagement politique en mission spirituelle. Lorsque Laurent Gbagbo accède à la présidence en 2000, elle devient Première dame — mais pas seulement d’apparat. Elle préside le groupe parlementaire du FPI à l’Assemblée nationale, participe aux grandes décisions du pays et impose un style : déterminé, parfois intransigeant. Un hebdomadaire écrira qu’« en Côte d’Ivoire, de 2000 à 2011, il n’y avait pas un chef seul, mais deux ».

Une femme d’influence et de controverse

Surnommée « la Dame de fer », puis parfois « la Dame de sang » par ses détracteurs, Simone Gbagbo incarne l’autorité. Elle est proche des mouvements de jeunesse patriotes, de figures comme Marcel Gossio ou Charles Blé Goudé, et elle défend une ligne dure dans l’affrontement Nord-Sud, dans la critique de la France et dans la promotion de la souveraineté nationale.

La presse évoque son influence directe : « Tous les ministres ont du respect pour moi. On me situe souvent au-dessus d’eux », déclarait-elle.

La vie privée, elle aussi, a ses blessures : en 2001, son époux épouse selon les rites malinkés une seconde femme, Nadiana Bamba. Elle choisit la dignité, s’efface du spectacle personnel pour maintenir son poids politique.

La chute : du palais à la prison

La crise post-électorale de 2010 marque leur chute. Refusant de reconnaître la victoire d’Alassane Ouattara, le couple présidentiel est arrêté le 11 avril 2011. Simone Gbagbo est inculpée, condamnée à 20 ans de prison en 2015 pour atteinte à la sûreté de l’État. Le Cour pénale internationale lance à son égard un mandat d’arrêt, une première pour une femme — bien que l’État ivoirien refuse la remise.

Une renaissance politique

En 2018, elle est libérée dans le cadre d’une loi d’amnistie, un geste de réconciliation nationale acté par le président Ouattara.

Refusant l’oubli, Simone Gbagbo fonde en 2022 le Mouvement des Générations Capables (MGC), un parti social-démocrate porté sur la transformation du pays.

 Présidentielle 2025 : l’ultime combat, entre pardon et pouvoir

Le 30 novembre 2024, elle est investie candidate à l’élection présidentielle d’octobre 2025. Le 8 septembre 2025, sa candidature est validée par le Conseil constitutionnel. Elle promet de gouverner avec « la rigueur d’un professeur et la compassion d’une mère ». À 76 ans, elle incarne l’expérience, la foi et la ténacité, qualités rares dans une classe politique en quête de repères. En 2025, elle joue sa dernière carte politique. Mais pour elle, l’enjeu dépasse les urnes : « Je ne me bats plus pour un homme ou pour un parti. Je me bats pour que la Côte d’Ivoire retrouve son âme ». Son programme met l’accent sur : La réconciliation nationale et le dialogue intercommunautaire ; La moralisation de la vie publique ; La souveraineté économique, notamment par la valorisation de l’agriculture et des PME locales ; L’émancipation des femmes et la jeunesse comme levier de transformation sociale ; La refondation spirituelle et morale du pays.

 Simone Ehivet Gbagbo, une figure entre grâce et dureté

De syndicaliste à Première dame, de prisonnière à candidate, Simone Ehivet Gbagbo n’a jamais cessé de se battre. Son parcours est celui d’une femme multiple : intellectuelle, militante, croyante, stratège. Charismatique, austère, mystique, Simone Ehivet Gbagbo demeure une figure déroutante. Elle divise, mais ne laisse personne indifférent. Ses partisans la voient comme une patriote et une prophétesse ; ses adversaires, comme une femme d’autorité impossible à adoucir. Elle se présente désormais comme « servante de Dieu au service du peuple ». Dans ses meetings, le public l’acclame de cris « Maman Simone ! ». Derrière la carapace, certes rigoureuse, reste une femme dont la foi, la prison, la trahison et le combat ont profondément marqué le visage.

De la militante clandestine à la Première dame d’influence, de la prisonnière à la candidate à la présidence, Simone Ehivet Gbagbo a traversé les tempêtes avec la même ferveur. Et qu’on l’admire ou qu’on la redoute, une chose demeure : Simone Ehivet Gbagbo reste, envers et contre tout, une femme de conviction.

La Rédaction

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