La Côte d’Ivoire consolide son statut de locomotive agricole régionale. Longtemps tirée par ses filières d’exportation, notamment le cacao, le café, l’hévéa, l’anacarde, l’économie ivoirienne mise désormais sur un autre pilier : l’agriculture vivrière. Objectif : renforcer la sécurité alimentaire, réduire les importations et transformer la production locale en levier industriel et social.
Cette orientation stratégique s’inscrit dans la vision gouvernementale d’une « agriculture durable, compétitive et créatrice de richesses équitablement partagées », en ligne avec l’objectif n°2 des ODD visant l’éradication de la faim et de la malnutrition.
Un investissement massif et structuré
Lancée en 2012, la réforme agricole ivoirienne s’appuie sur deux Programmes Nationaux d’Investissement Agricole (PNIA).
Le premier (2012–2017) a mobilisé 1 600 milliards FCFA sur 2 040 prévus, permettant de renforcer la productivité et les infrastructures rurales.
Le second, le PNIA 2 (2018–2025), beaucoup plus ambitieux, vise 12 315 milliards FCFA d’investissements, dont 65 % provenant du secteur privé.
Ce programme met l’accent sur la transformation structurelle du secteur et l’émergence d’une économie agricole intégrée. Il repose notamment sur la création de neuf Agro-Pôles régionaux, véritables zones économiques agricoles destinées à rapprocher production, transformation, distribution et services.
Les Agro-Pôles : une approche territoriale de la compétitivité
Le concept d’Agro-Pôle repose sur un principe simple : regrouper les producteurs par zones agro-écologiques homogènes, afin de mutualiser les infrastructures, les intrants et les services techniques.
Deux projets pilotes sont déjà en cours d’exécution : L’Agro-Pôle du Nord (2PAI-Nord), financé à hauteur de 167,4 milliards FCFA ; L’Agro-Pôle du Centre (2PAI-Centre), pour 80 milliards FCFA.
À eux deux, ces pôles ont déjà mobilisé plus de 200 millions de dollars d’investissements privés et permis la création de centaines d’emplois directs et indirects, tout en favorisant la montée en puissance d’entreprises agro-industrielles locales.
L’État espère ainsi accélérer la transformation locale des produits vivriers et réduire les pertes post-récolte, encore estimées à près de 30 % de la production nationale selon les dernières données de la FAO.
Des indicateurs de production en forte progression
Les résultats sont tangibles. En 2023, la production vivrière ivoirienne a atteint 22,5 millions de tonnes, contre 20,4 millions un an plus tôt, soit une croissance de 9,8 %.
Les céréales, notamment le maïs, le riz, le mil et le sorgho, enregistrent des taux de progression annuels moyens compris entre 2 % et 5,7 % depuis 2015.
Après une phase de stagnation, la filière riz connaît une reprise marquée : +10,7 % par an entre 2020 et 2023, soutenue par l’intensification de la production, la diffusion de semences améliorées et une productivité en hausse (rendement moyen passé de 2,3 à 2,8 tonnes/ha).
Les tubercules et plantains : igname, manioc, banane plantain — confirment leur rôle central, avec une croissance annuelle moyenne de 3 à 8 %.
Le manioc, en particulier, tire la production grâce aux projets PRO2M et PNIA 2, et représente désormais près de 45 % de la production totale de tubercules.
Le segment maraîcher, longtemps marginal, se modernise. Malgré les pertes liées aux invasions d’insectes ravageurs en 2022, la production de gombo et d’aubergine a rebondi de +114 % et +34 % en 2023, signe d’une résilience accrue.
Un environnement plus favorable à l’investissement
Le gouvernement ivoirien entend consolider cette dynamique en renforçant l’environnement des affaires dans le secteur agricole.
Les projets d’aménagement hydro-agricole, PAHA-FK, PAHA-HSF, visent à accroître la productivité, tandis que le 2PAU-CI ambitionne de renforcer la résilience face aux chocs alimentaires et climatiques.
L’État prépare également la mise en place d’un cadre institutionnel de gestion des réserves alimentaires et de nouveaux mécanismes de financement des intrants. Ces réformes visent à attirer davantage de capitaux privés, nationaux et internationaux, dans un secteur où la demande reste structurellement supérieure à l’offre.
Des perspectives de leadership régional
Fort de ces avancées, la Côte d’Ivoire se positionne comme le futur hub agro-industriel de l’Afrique de l’Ouest.
Le pays combine des atouts structurels : une stabilité macroéconomique soutenue (croissance moyenne de 7 % sur la dernière décennie), une base agricole diversifiée, une logistique régionale performante et un cadre réglementaire en amélioration constante.
L’enjeu désormais est d’assurer la pérennité de la croissance vivrière et d’amplifier la transformation locale, afin de capter plus de valeur ajoutée dans les chaînes alimentaires.
Selon plusieurs analystes, si la trajectoire actuelle se confirme, le secteur agricole pourrait représenter jusqu’à 25 % du PIB national d’ici 2030, contre environ 21 % aujourd’hui.
Un secteur en mutation profonde
Derrière les chiffres, une mutation de fond s’opère. Le modèle extensif cède progressivement la place à une agriculture intégrée, connectée aux marchés, aux technologies et aux capitaux.
Pour les autorités ivoiriennes, l’objectif est clair : faire de l’agriculture non seulement un pilier de sécurité alimentaire, mais aussi un moteur industriel et social, capable d’attirer les investisseurs et de soutenir la croissance inclusive.
L’agriculture ivoirienne est entrée dans une phase de transformation accélérée. La question n’est plus de produire plus, mais de produire mieux et de transformer davantage.
Une ambition assumée : nourrir et prospérer
À l’horizon 2030, la Côte d’Ivoire veut non seulement garantir sa souveraineté alimentaire, mais aussi devenir un acteur majeur du commerce agroalimentaire ouest-africain. Un pari ambitieux, mais cohérent avec les dynamiques actuelles : productivité en hausse, investissements en expansion, gouvernance renforcée et intégration régionale croissante.
L’agriculture vivrière, longtemps perçue comme un secteur de subsistance, s’impose désormais comme un véritable levier de compétitivité, d’emploi et d’industrialisation.
La Rédaction