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Libre Opinion

Souveraineté politique et monétaire de la Côte d’Ivoire

Enjeux et ambitions

Souveraineté politique et monétaire de la Côte d’Ivoire

[Par Pr Pierre Kipré, ancien ministre de l’Education nationale]

Le moment électoral du 25 octobre prochain verra s’affronter diverses chapelles politiques sur la question, chacune proclamant la manière dont elle vit l’indépendance et la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Le contenu de ces deux concepts est pourtant clair, irriguant profondément l’histoire de nos populations, leurs aspirations depuis au moins 1960. Cela oblige chacun d’entre nous à avoir conscience des enjeux réels des élections à venir autant que des ambitions que chacun formule pour le futur de notre pays.

En cette année 2025, qui devrait marquer le jubilé de palissandre de notre pays, la souveraineté politique et monétaire est au cœur des préoccupations de nos concitoyens, comme hier. C’est une question essentielle ; elle permet d’évaluer la réalité politique et économique qu’est cette ancienne colonie française, de réfléchir sur les facteurs explicatifs de son rapport à la souveraineté et d’imaginer les voies possibles ou alternatives d’un État véritablement souverain

Le moment électoral du 25 octobre prochain verra s’affronter diverses chapelles politiques sur la question, chacune proclamant la manière dont elle vit l’indépendance et la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Le contenu de ces deux concepts est pourtant clair, irriguant profondément l’histoire de nos populations, leurs aspirations depuis au moins 1960. Cela oblige chacun d’entre nous à avoir conscience des enjeux réels des élections à venir autant que des ambitions que chacun formule pour le futur de notre pays.

Nous rappellerons d’abord le sens des concepts d’indépendance et de souveraineté pour mieux comprendre ce qu’est la souveraineté politique et monétaire depuis qu’existe l’État de Côte d’Ivoire. Puis nous examinerons les facteurs qui expliquent, encore aujourd’hui, le fossé entre l’ambition légitime de la pleine souveraineté et les réalités géopolitiques autant que sociopolitiques dans lesquelles baigne notre pays. Enfin, nous nous risquerons à présenter quelques éléments de réflexion pour un avenir alternatif.

L’indépendance et la souveraineté en CI depuis 1960

Est indépendant ce qui ne se réfère à rien qu’à soi-même. Qu’il s’agisse de politique ou de sciences (même mathématiques), la notion introduit et signifie la distinction fondamentale entre des entités constituées ; elle fait référence à l’identité propre de chaque entité.

La souveraineté qualifie, elle, la caractéristique autonome d’une entité autant par rapport à elle-même que par rapport aux autres. Depuis Jean Bodin, qui l’a explicité en premier en 1583 pour distinguer le pouvoir royal et le pouvoir du pape, le concept de souveraineté n’est pas simplement une question juridique d’autodétermination. Notion éminemment politique, elle signifie la capacité de faire des choix pour soi et de les assumer totalement à l’intérieur et hors des frontières de l’État constitué.

Elle est en amont de la formation de l’État ; car, au-delà de la dimension identitaire qui lui est implicitement prêtée, le concept de souveraineté pose et règle la question de la liberté de l’État. Constatons ici que les liens entre l’indépendance et la souveraineté sont très forts, voire superposables ; car, pour être souverain, il faut qu’un État soit indépendant ; mais pour vivre son indépendance, il faut que l’État soit souverain.

La Côte d’Ivoire précoloniale appliquait ces principes à travers l’organisation et le fonctionnement de ses communautés politiques à travers leur émiettement. Reprise à son compte par la pensée afro-européenne qu’a produite la colonisation, la volonté d’indépendance et de souveraineté est devenue centrale tout au long des luttes anticoloniales menées par nos populations au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Les intellectuels ivoiriens doivent garder à l’esprit l’interaction entre la connaissance, la maitrise et la diffusion de l’information lorsqu’ils examinent les aspects de la souveraineté qu’on m’a demandé d’analyser, c’est-à-dire la souveraineté politique et la souveraineté monétaire.

La souveraineté politique

Le 11 juillet 1960 est signé l’accord particulier portant transfert des compétences de la Communauté à la République de Côte d’Ivoire ; il y est dit que « La République de Côte d’Ivoire accède, en plein accord et amitié avec la République française, à la souveraineté internationale et à l’indépendance par le transfert des compétences de la communauté ». Cette ancienne colonie française, dont le colonisateur reconnaît l’indépendance et la souveraineté, fait pourtant le choix de signer, le 24 avril 1961, une série d’accords par lesquels elle se place sous la protection de la France. Dans le contexte de la « guerre froide » de l’époque, ce choix est aussi celui de l’Occident libéral au lieu de l’Est communiste.

Tant que F. Houphouët-Boigny, homme politique franco-ivoirien, a été Président de la République, tout semblait aller de soi. Les accords de 1961 justifiaient la présence militaire française (quatre accords de défense, dont une des annexes réserve nos richesses à la France en contrepartie de sa protection militaire), la présence massive de coopérants (accords de coopération culturelle et scientifique qui instituent les principes de politiques culturelles calquées sur le modèle français), la présence massive des intérêts économiques et financiers de la France. Bref, en des domaines essentiels, encore aujourd’hui, ce qui est bon pour la France l’est pour la Côte d’Ivoire, celle-ci ayant fait le choix de ce que, en 1553, Etienne de La Boetie avait appelé « la servitude volontaire ».

Avec la fin du parti unique en avril 1990 et la mort de F. Houphouët-Boigny en décembre 1993, les remises en cause publiques se font jour : pour certains, plus proches de la pensée du défunt président, le réalisme politique commande le renforcement des liens avec la France, donc avec l’Occident,d’autant plus que la chute du mur de Berlin a prouvé la pertinence des choix antérieurs. Contre cette thèse, d’autres voix, surtout à gauche de l’échiquier politique, le prolongement déguisé de la colonisation avec les accords de 1961 est inadmissible ; le basculement dans le véritable jeu démocratique permettra seul de créer la rupture avec une souveraineté bridée, sinon inexistante.

Ces positions ont ainsi défini les véritables enjeux des élections présidentielles depuis 1995, souvent au prix de manipulations de la Constitution du pays, de mutineries et de flambées de violence sociale, de coups d’État, de rébellions armées ayant entrainé des milliers de morts. Une telle situation favorise les ingérences étrangères directes dans la vie politique ivoirienne, marquant bien le caractère hypothétique de la souveraineté de l’État. Car, pour l’étranger, d’un point de vue géopolitique, qui tient la Côte d’Ivoire tient une partie de l’Afrique de l’Ouest utile. 

Sous l’angle sociopolitique, certains Ivoiriens considèrent que, dans une société qui compte « 60 ethnies », la formation d’une nation et la défense de sa souveraineté ne sont pas les questions les plus importantes. Pour eux, c’est plutôt la quête du pouvoir, si nécessaire, par la violence, le discours ethniciste et l’exclusion de l’autre par principe parce qu’il porte des idées différentes. Dans cette approche, la souveraineté politique n’est qu’un simple mot d’intellectuels rêveurs et déconnectés de la réalité politique dans un État.

Pourtant, tous ont vu que le passage du pouvoir entre F. Houphouët-Boigny et H. Konan Bédié en décembre 1993 avait été « pacifié » par des pressions extérieures sur les acteurs de la classe politique. Tous ont vu le rôle de la France et des puissances occidentales dans nos crises politiques depuis le coup d’État de décembre 1999. Tous avaient vu, en janvier 1994, comment la France avait imposé la dévaluation du franc CFA, posant le problème fondamental de la souveraineté monétaire de la Côte d’Ivoire. Que vaut d’ailleurs celle-ci depuis 1960 ?

La souveraineté monétaire

Depuis 1904, principalement par l’impôt et les ventes obligatoires des produits ivoiriens aux colons français à mesure qu’étaient réduites les résistances des communautés ivoiriennes, la souveraineté monétaire n’existe pas. Dans un ouvrage publié en 2009, Mamadou Koulibaly affirme que « Alors que les constitutions africaines proclament la souveraineté de leurs États et de leurs peuples, dans les faits, aucun d’entre eux ne décide de manière souveraine de sa politique économique. Ils demeurent soumis à la prééminence des contraintes venues de l’extérieur. »

En effet, après la réforme du franc français en décembre 1958 (plan Pinay-Rueff), la France crée la B.C.E.A.O. en 1959 ; c’est un organisme public chargé de gérer dorénavant la monnaie qui circule dans les États de l’Afrique de l’Ouest, membres de la Communauté franco-africaine ; ce franc de la Communauté-Franco-Africaine (CFA) est arrimé au franc métropolitain (1 FCFA =0,50 FF) ; sa convertibilité est gérée par le Trésor français à travers un compte d’opérations où sont déposés tous les revenus d’exportations de ces « Etats » ; c’est en France qu’est battue cette monnaie. En 1960 pour les uns et 1961 pour les autres (Côte d’Ivoire surtout), les accords de coopération monétaire avec les nouveaux États adoptent définitivement ces principes.

L’africanisation de la B.C.E.A.O. en 1973 (un Ivoirien est dorénavant gouverneur et le siège est à Dakar) et la réduction progressive des dépôts au Trésor français (100% de 1959 à 1973 ; 65 % de 1973 à 2007 et 50% de 2007 à 2019) cachent mal la domination française dans ce domaine ; car, outre le fonctionnement déséquilibré de la B.C.E.A.O. jusqu’en 2021 (présence de représentants français dans les instances de gestion de la B.C.E.A.O. avec voix délibérative prépondérante), comme l’a montré Tchundjang Poémi en 1980, « la B.C.E.A.O. n’est […] qu’un intermédiaire monétaire, l’intermédiaire entre le franc français et le franc CFA.. C’est le seul cas [au monde] où la Banque centrale, investie du pouvoir d’émettre de la monnaie légale…, est au-dessous d’une institution [le Trésor français] qui n’en a pas ». On s’explique pourquoi la dévaluation du FCFA en janvier 1994 a été imposée à nos pays sans que ceux-ci aient eu leur mot à dire.

Le franc CFA est donc bien le symbole de l’absence de souveraineté monétaire. L’instrumentalisation du principe de co-souveraineté monétaire depuis 1959 a été le moyen de prolonger cette domination quasi coloniale sur les pays membres de la B.C. E.A.O, lesquels sont conduits par la Côte d’Ivoire, principale locomotive de l’U.M.O.A. Quels sont les facteurs explicatifs de cette « servitude volontaire » de notre pays depuis 65 ans ?

Les facteurs explicatifs du vécu politique et économique non souverain

La négation de la souveraineté du peuple et la prééminence de l’autoritarisme dans la gestion de l’État constituent les premiers obstacles de la souveraineté politique qui, en principe, est la propriété du peuple de citoyens. En effet, depuis la Constitution de novembre 1960, l’instauration du régime présidentiel a permis au pouvoir exécutif de supplanter tous les autres pouvoirs. Le judiciaire et le législatif, qui n’ont été envisagés, surtout après l’instauration du système de parti unique en 1959, que comme des bras soumis au pouvoir exécutif, ont été considérés comme des instruments.

L’introduction du multipartisme en 1990 permettait, en principe, des correctifs institutionnels et devait régler la question des compétitions électorales vraiment ouvertes, à la condition qu’il y ait un arbitre impartial de celles-ci. L’avènement de la Commission électorale indépendante et du Conseil constitutionnel a laissé supposer l’introduction de ce principe d’impartialité dans les instances de l’État ; on pouvait ainsi asseoir la souveraineté de l’État sur le principe de la propriété du peuple.

L’évolution réelle de ces institutions a montré que, dans le contexte des crises politiques successives et des ingérences étrangères intempestives, la lutte pour le pouvoir a, peu à peu dans les faits, fondé les joutes électorales sur un principe ambigu suivant lequel « ce ne sont pas les votes qui comptent dans des élections, mais plutôt ceux qui comptent les votes de ces élections », pour parler comme Staline. La souveraineté politique a été ainsi enlevée au peuple et les violences politiques sont devenues permanentes.

La loi suprême qu’est la Constitution est peu respectée. Elle est, au mieux, une belle vitrine pour l’étranger, mais pas la boussole de la vie politique nationale et le mode d’organisation équilibrée des trois instances de pouvoir dans l’État indépendant et souverain né en 1960. Dans la pratique, les manipulations multiples, au gré des circonstances généralement jugées opportunes par le seul pouvoir exécutif, ont désacralisé la Constitution. On a ainsi facilité l’interventionnisme de l’extérieur, surtout lors du choix des dirigeants ; celui-ci se fait en fonction des intérêts des pays interventionnistes, intérêts en Côte d’Ivoire ou dans la sous-région.

La conséquence de tout cela est que le citoyen moyen ne reconnaît plus l’État démocratique et souverain espéré en 1990. Il voit ses rapports avec l’État comme ceux qui l’opposent à une « machine partiale », même dans le domaine judiciaire sensé le protéger contre l’arbitraire ; l’État ne bénéficie qu’à un petit groupe de personnes. Même le législatif fait peu cas de ses préoccupations essentielles (droits humains, lutte contre la vie chère et le chômage, etc.), passées les élections. Aussi, l’État né en 1960 est-il sans assises identifiables, au moins pour le citoyen moyen.

La perte continue des valeurs de base de la vie en communauté et l’extraversion culturelle

Le citoyen moyen semble n’avoir aucun repère politique qui le rattache à sa communauté nationale, surtout si celle-ci était un jour en danger. Dans la Côte d’Ivoire ancienne, on avait plusieurs systèmes. Ils étaient en étroit rapport avec la forme et le fonctionnement de la société. Toutefois, il y avait quatre principes essentiels auxquels se référaient nos ancêtres. Ce sont le respect des institutions sociales de la communauté, la solidarité et l’entraide, le respect de l’âge dans la famille comme dans la communauté, enfin le cadre et la pertinence de l’action personnelle, très souvent à travers la recherche du consensus social que favorisent le dialogue collectif et la parole donnée.

C’est à travers l’éducation que l’être social humain apprenait à partager une identité commune avec ses concitoyens et à être ainsi pleinement un acteur du changement dans sa communauté. Comme dans la Grèce antique, il était un citoyen, un « politès », c.-à-d. « l’homme de la cité ayant tous les droits civiques et politiques », par opposition au « xénos » (l’étranger).

Aujourd’hui, les méthodes d’éducation ancienne ont disparu du paysage social national, remplacées par des systèmes coloniaux et postcoloniaux. Ceux-ci ne semblent pas répondre efficacement aux exigences du temps où s’est constitué le nouvel espace sociopolitique qu’est l’État contemporain, empêtré dans des contradictions.

Cet État est porteur de tous les germes de l’extraversion culturelle et même morale. Un seul aspect permet d’illustrer notre position ici pour la Côte d’Ivoire, c’est la question de la langue. En effet, depuis les indépendances et jusqu’à nos jours, la langue française et la culture qu’elle charrie ont permis d’établir des rapports particuliers entre la France et son ancienne colonie. La majorité de l’élite sociale a fait un choix fondé sur la culture linguistique coloniale ; celle-ci se caractérise par trois aspects au moins.

Premièrement la langue est « une affaire d’État » ; celui-ci doit user de son pouvoir pour imposer une politique linguistique favorable au français. Deuxièmement, l’élite s’arroge le droit d’imposer ses vues à l’ensemble de la population en s’érigeant en gardienne de l’identité francophone dans le pays. Troisièmement, cette élite promeut la mythologie qui entoure la langue française pour en faire le véhicule de la civilisation par excellence, comme à l’époque coloniale.

Langue officielle et d’enseignement, le français est depuis ce temps langue de pouvoir ; ceux qui la maitrisent renforcent leurs stratégies de pouvoir en perpétuant les inégalités sociales par l’accès inégal à l’institution de formation. Cette pratique, que Mohamed Benrabah (2010) a appelée « le huis clos des élites », est surtout usitée là où la réussite sociale est liée à l’accès difficile à la langue d’enseignement. C’est tout le sens réel des accords culturels signés avec la France en avril 1961. Il y a bien extraversion culturelle, sans retombée positive pour l’attachement du citoyen moyen à sa communauté nationale.

Contre ces choix mortifères pour l’avenir du pays, sont apparues des pensées rebelles en Côte d’Ivoire dès la fin des années 60, avec des intellectuels comme B. B. Dadié, H. Memel-Fôtè, Niangoran-Bouah, Chr. Wondji, B. Kotchy, Zadi Zaourou. Plusieurs de leurs idées avant-gardistes visant un meilleur vécu de la souveraineté nationale ont été retenues dans une réflexion prospective dénommée « Cote d’Ivoire 2000 » et menée en 1974 par un groupe de 150 intellectuels, sous l’égide du ministère du plan d’alors. Ces idées ont, depuis, influencé de nombreuses générations d’universitaires et une partie de la chanson populaire urbaine en Côte d’Ivoire. Ce combat pour une souveraineté nationale qui puise sa sève dans nos cultures et nos langues est loin d’être achevé, même si certains le confondent avec un soi-disant sentiment anti-français.

À cette extraversion culturelle, qui alimente le consumérisme d’une certaine classe moyenne, s’ajoute l’extraversion économique que la pensée rebelle ivoirienne n’a pas cessé de dénoncer.

L’extraversion économique commande l’extraversion monétaire et vis-versa. Elle vient de la caution des élites à un système d’échanges extérieurs fondé depuis la colonisation sur la production prioritaire de matières premières brutes contre l’importation massive de produits manufacturés de l’extérieur. Encore aujourd’hui, pour les élites françaises, les Arabes apportent l’argent, l’Europe, la technologie et la matière grise, tandis que l’Afrique fournit la matière première. Depuis 1969, l’économiste Samir Amin a dénoncé cela, prenant en exemple le système économique ivoirien pour caractériser l’extraversion économique.

En effet, la Côte d’Ivoire s’est caractérisée par une croissance permanente de son économie au moins depuis 1950. En réalité, l’examen de l’économie des années 70 et 80 révèle que l’Etat ivoirien a opté pour un cycle de dette continue en raison de l’augmentation des prix des produits d’exportation. Il a ainsi attiré de nombreux créanciers privés, surtout des banques commerciales françaises et européennes, qui cherchaient des débouchés pour les capitaux venus des pays pétroliers. Les pressions de quelques responsables politiques, qui prenaient au passage leurs commissions, et la promotion publique du discours mensonger sur le couple « développement-aide publique au développement » ont ainsi poussé à un endettement effréné tout en réduisant la nécessité de l’effort interne des Ivoiriens. 

Ainsi, de 55% du PNB en 1980, la dette publique a représenté 170% en 1989, 250% en 1993 et 330% en 1994. La Côte d’Ivoire connait alors sa plus grande crise d’endettement et sa plus longue récession économique (de 1980 à 2012). Les Institutions Financières Internationales (IFI) entrent dans le jeu du contrôle de nos politiques économiques. Des allègements de dette sont intervenus grâce à l’élection du pays à l’initiative du PPTE à partir de 2009.

Ce vertige de l’endettement a repris notre pays : Depuis 2010, la dette extérieure ivoirienne a connu une augmentation significative, passant de 11,703 milliards (environ 7500 milliards FCFA) à 36,548 milliards de dollars en 2023, soit 202,6 % des exportations de biens, services et revenus primaires., 48,3 % du Revenu National Brut (RNB), et une plus grande dépendance aux financements multilatéraux (plus de 20% de la dette extérieure) au point de devenir un « laboratoire » pour les montages financiers des IFI dans les pays du Tiers-Monde, notre situation inquiétant plus d’un économiste ; les imprudences budgétaires sont nombreuses depuis 2013 (programme de mobilité publique centré sur Abidjan là où le reste du territoire est encore sous-équipé et sans grande transformation structurelle). Elles exposent toujours plus le pays aux chocs financiers extérieurs comme avant 1980. 

Il s’en suit l’absence des Ivoiriens au processus de croissance économique, lorsqu’elle se manifeste, en dehors du secteur agricole où dominent la petite exploitation de 3 ha en moyenne. Ce sont essentiellement les entreprises étrangères qui en profitent. En effet, avant 1960, la structure du tarif douanier extérieur distinguait les importations en provenance de la France et les importations en provenance d’autres pays, avec des tarifs préférentiels accordés à la France. Au nom des accords économiques, le système a été maintenu.

Ainsi, dans le même temps que la libre convertibilité du franc CFA facilitait les investissements français sous le prétexte de l’aide au développement, elle permettait le rapatriement presque intégral des bénéfices de ces capitaux investis en même temps qu’elle a bloqué une bonne partie des échanges interafricains qui, jusque dans les années 2000, ne bénéficiaient pas des mêmes préférences tarifaires que la France en Côte d’Ivoire. Les Ivoiriens avaient peu profité de la croissance économique des années 60-80.

Tout cela favorise les dénis de souveraineté externe du jeune État et l’extraversion monétaire soutient l’extraversion économique. C’est de cette époque de « croissance sans développement », pour reprendre l’expression de Samir Amin, que date la longue récession économique des années 1980 et 1990, d’abord crise de l’endettement, qui a justifié les plans d’ajustement structurel et la dévaluation de 1994 ; le chômage structurel, la cherté de la vie et le recul drastique des dépenses sociales (éducation et santé) en sont les aspects évidents, encore aujourd’hui; car les rapports les plus récents des IFI laissent penser que les Ivoiriens, comme avant 1980, ne profitent toujours pas des taux de croissance actuels et la dette publique monte.

L’élite sociale ivoirienne qui, grâce à la libre convertibilité du CFA, a accès aux marchés financiers extérieurs, profite, petitement mais systématiquement, du système. La propension de cette élite à faciliter l’évasion des bénéfices de capitaux investis par l’étranger, les investissements à l’étranger plutôt que dans l’appareil productif national, le consumérisme des produits étrangers de luxe, accentuent les fragilités d’un système économique largement exposé aux chocs externes et réduisent les chances de transformation structurelle de l’économie.

Les inégalités abyssales de revenus dans la société, la corruption surtout des cols blancs (4% du PIB en 2022 soit 1400 Mds de Fcfa), sont autant d’effets négatifs de cette extraversion économique et monétaire qui, articulée à l’absence de souveraineté politique, nie toute souveraineté nationale. 

Pour un avenir alternatif 

Dans son ouvrage De la Providence (De Providentia), le philosophe latin Sénèque disait : « calamitas uirtutis occasioest » (« La calamité est une opportunité pour la vertu »). Ainsi, notre situation calamiteuse actuelle peut demain être transformée en situation positive. C’est pourquoi j’ose imaginer quelques points de cet avenir alternatif que je soumets à votre appréciation :

La volonté de recouvrer la souveraineté véritable de la Côte d’Ivoire. Elle est un préalable à toute action en faveur d’un avenir alternatif. Ce doit être une volonté collective en amont de laquelle se situent l’information et la sensibilisation du peuple sur les risques de sujétion plus grave qu’il court avec le déni de sa souveraineté pourtant reconnue sur le plan international. La prise de conscience populaire permet de mieux préparer l’objectif de rupture dans la conception actuelle de l’État, comme la rupture avec l’absence de souveraineté politique et économique.

La nécessité de rupture dans la conception actuelle du pouvoir dans l’État : Selon certains analystes, les successeurs du père de l’indépendance n’ont jamais cherché à rompre avec l’idée d’une autorité incarnée par un chef suprême intouchable, théorie du pouvoir que F. Houphouët-Boigny avait en partage avec le Général de Gaulle et Fr. Mitterrand.

Au-delà de ce débat sur la part de chacun dans la marche de la Côte d’Ivoire vers l’équilibre des instances de pouvoir, il y a nécessité de poser trois principes importants. Il s’agit d’abord du respect des lois que nous nous donnons librement, surtout le respect de notre Loi fondamentale. Ensuite, il y a le respect de toutes les opinions dès lors qu’elles ne contreviennent pas à la loi. À travers un dialogue permanent entre toutes les chapelles politiques, ce respect des opinions est un des facteurs principaux de prévention des conflits en lieu et place de la violence comme parole politique. Ici, il s’agit de choisir la recherche du consensus citoyen concourant au renforcement de la cohésion nationale et à l’engagement collectif pour la survie de l’État. Enfin, il s’agit que tous reconnaissent que la souveraineté de l’État est la souveraineté du peuple et non celle de ses dirigeants. C’est par cela que chaque citoyen se rattache à la communauté nationale indépendante et doit être en mesure de s’y reconnaître comme citoyen libre.

Ce dialogue permanent entre les chapelles politiques, entre les opinions même divergentes des citoyens, doit pouvoir nourrir la solidarité citoyenne que suppose une communauté nationale forte et seule maitresse de son avenir. Pour cela, on veille à une stricte séparation des instances de pouvoir et, dans ces instances, l’obligation de redevabilité des actions que l’on exige ouvre la voie aux progrès significatifs du processus de démocratie participative et légitime, dans le respect des droits de tous et le respect des biens de la collectivité nationale.

Ce dialogue induit aussi des comportements nouveaux chez tous, surtout si l’on comprend que la loi vise à protéger chacun et la société contre l’injustice et l’oppression. La pierre angulaire ici est l’établissement de la confiance envers ceux qui sont chargés de dire le droit au nom de tous ; de même que la confiance que suscitent les dirigeants respectueux des lois que se donne la communauté nationale au terme de démarches toujours consensuelles.

Il fonde enfin une révision de la perception des relations avec l’extérieur. En effet, dans cet autre d’idées, jusque-là, les relations extérieures de la Côte d’Ivoire ont été perçues officiellement en termes quasi subjectifs, faisant référence « à l’amitié séculaire, à l’héritage commun, à l’histoire commune tissée par la colonisation, etc. » On perd ainsi de vue que les rapports de peuples répondent moins aux sentiments qu’aux intérêts convergents ou non. C’est pourquoi l’emportent ici les rapports de forces dans l’analyse géopolitique ou géoéconomique.

Il faut donc un changement de perception pour mettre en avant les intérêts ivoiriens, surtout dans les relations avec les pays plus puissants, toujours prêts à nous imposer leur loi. Dans nos relations en Afrique, cette approche nous fait privilégier les principes de la co-souveraineté et de la réciprocité dans une redéfinition du panafricanisme ; il s’agit de dépasser le panafricanisme culturel pour réaliser le panafricanisme économique, monétaire, politique et sécuritaire.

En quelque sorte, c’est un projet de mise en commun des moyens pour le développement des peuples africains : la mise en commun des moyens pour assurer la sécurité collective des États africains plutôt que de se mettre sous la tutelle militaire d’une puissance extra-africaine ; une monnaie africaine ou sous-régionale (par exemple l’éco de la CEDEAO, garantie par plusieurs grandes monnaies et nos richesses naturelles plutôt que par l’euro dont nous serions prisonniers) ; le développement de l’intégration économique régionale et prééminence des échanges commerciaux interafricains par la complémentarité des productions. Le projet ZLECAF engage nos pays dans cette voie.

Mais, la mise en œuvre de ces propositions n’est pas chose aisée ; et les oppositions seront fortes. On le voit déjà avec la question de la mise en place de la monnaie commune ouest-africaine. En effet, bien que critiquée par des économistes africains et par certains de ses partenaires de l’UE, la France a décidé en décembre 2019, avec l’aval des autorités ivoiriennes, de « réformer » le FCFA, laissant supposer un processus de souveraineté monétaire des pays utilisateurs du franc CFA qui auraient une nouvelle monnaie appelée « ECO » et non plus « franc CFA ». Adoptée par le Parlement français avant les utilisateurs que sont les habitants de ces Etats-membres de l’U.E.M.O. A, c’est une réforme en trompe-l’œil par laquelle la France garde en fait la main sur la politique monétaire de la B.C.E.A.O. comme par le passé ; elle continue de tirer tous les bénéfices d’autrefois (fabrication de la monnaie chez elle, rémunération à faible coût des placements de la B.C.E.A.O., facilités des opérations commerciales et de services qui expliquent les déficits permanents de notre balance des paiements dans nos échanges avec la France). Il faut donc revoir cette réforme en fonction des intérêts économiques des utilisateurs du franc CFA. Il faut conduire nos réformes nous-mêmes, pour nous-mêmes.

Conclusion

J’ai tenté de montrer que, comprise du double point de vue interne et externe, la souveraineté est une coquille vide dans notre pays aujourd’hui ; car, elle est soumise ici, comme dans le reste de la sous-région, aux offensives et ingérences permanentes de l’extérieur et elle est dévoyée, sinon ignorée, par la pratique de la légalité sans légitimité du peuple. Comme l’ont constaté des observateurs lucides de l’Afrique il y a plus de trente ans déjà, « l’Etat officiel perd de jour en jour non seulement son efficacité, mais sa crédibilité ». Cette souveraineté sous caution tant au plan politique qu’au plan culturel, économique et monétaire, n’autorise pas des progrès durables si nous ne changeons pas de paradigme.

Un aphorisme malinké dit « Si ton ventre a faim, interroge tes mains. ». L’élite sociale qui aurait dû, dans le prolongement de sa quête de l’indépendance, se donner les moyens de mieux assoir et défendre cette souveraineté, s’est engagée dans la voie de la servitude volontaire en espérant, probablement, s’en libérer aisément à tout moment.

On a parfois pu expliquer ce grave déni de souveraineté dans nos pays francophones en invoquant les conditions d’accession à l’indépendance et l’absence de ressources humaines dans les premiers temps de la décolonisation. Ces justifications ne peuvent pas prospérer parce qu’elles ne correspondent pas à l’ambition de tout État d’être une entité respectée, une nation cohérente ; c’est aussi l’ambition de la Côte d’Ivoire d’être un jour, selon son hymne national, « l’espérance promise à l’humanité ».

Le déni de souveraineté n’est pas une fatalité ; il est toujours temps d’engager la lutte pour la vraie souveraineté. Pour le philosophe italien Gramsci (1924), « Ce qui définit les intellectuels, ce n’est pas tant le travail qu’ils font que le rôle qu’ils jouent au sein de la société ». 

Nous avons vu qu’une partie de l’élite ivoirienne a pensé très tôt que son pays devait choisir la voie de la maitrise de son avenir en jouant de sa pleine souveraineté : « On ne dort pas sur la natte des autres » disait l’historien burkinabè, Joseph Ki Zerbo (1993). Cette élite s’appuie pour cela sur ce que J. Ki Zerbo appelle « le héros collectif que constitue le peuple ». L’échec, hier, de nos communautés face à l’impérialisme colonial a montré certains traits de leur imperfection ; leur résistance a postulé le refus du déni de souveraineté et la continuité de la vie de la communauté au lieu de sa mort ; c’est elle qui assure ainsi le succès de la reconstruction. La résistance du héros collectif d’aujourd’hui, qu’il faut cultiver avec l’audace créative et créatrice, est l’espérance des transformations positives, donc celle de la justice et de la paix pour la vie de la nation.

Par Pierre Kipré, in Afrimag


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