‘‘Comment la rencontre Ouattara-Macron a rebattu les cartes de la monnaie ouest-africaine’’
Par Dahn Habib Sénamblé
Depuis plus de quatre décennies, la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) poursuit un objectif ambitieux : doter ses États membres d'une monnaie unique capable d'accélérer l'intégration régionale et d'affirmer la souveraineté économique du bloc. Né d'une remise en cause progressive du franc CFA, ce projet, baptisé ECO, est le fruit d'un long cheminement jalonné d'espoirs, de reports, de divergences politiques et de controverses diplomatiques. Retour sur l'histoire d'un projet monétaire qui continue de façonner le débat sur l'avenir économique de l'Afrique de l'Ouest.
Une ambition née avec la construction de la CEDEAO
Lorsque quinze États d'Afrique de l'Ouest créent la CEDEAO en juillet 1978, l'objectif dépasse largement la simple coopération politique. L'organisation régionale ambitionne de bâtir un véritable espace économique intégré, fondé sur la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.
Des avancées importantes sont enregistrées au fil des décennies dans les échanges commerciaux et les mécanismes de paiement. Mais un obstacle majeur demeure : la coexistence de plusieurs monnaies.
Aujourd'hui encore, l'espace ouest-africain fonctionne avec huit devises différentes. Huit pays utilisent le franc CFA, hérité de la période coloniale française, tandis que les autres disposent chacun de leur monnaie nationale. Cette fragmentation est rapidement apparue comme un frein à l'intégration économique voulue par les dirigeants de la région.
C'est dans ce contexte que, dès le milieu des années 1980, la CEDEAO lance officiellement le chantier d'une monnaie unique régionale.
Le franc CFA, héritage de la période coloniale
Pour comprendre la naissance du projet ECO, il faut remonter au 26 décembre 1945, date de création du franc des Colonies françaises d'Afrique (CFA).
Créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le gouvernement français, cette monnaie répond alors à un double objectif : réaffirmer la souveraineté française sur ses territoires africains et constituer une zone monétaire protégée dans le cadre de la reconstruction économique de la France.
À partir des indépendances des années 1960, plusieurs anciennes colonies quittent progressivement la Zone franc. Toutefois, quinze États africains y demeurent : huit en Afrique de l'Ouest, six en Afrique centrale ainsi que l'Union des Comores.
Au fil des années, le sigle CFA change de signification. Dans l'espace de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), il devient le Franc de la Communauté financière africaine. Dans la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC), il désigne le Franc de la Coopération financière en Afrique centrale.
Sur le plan international, les deux monnaies sont identifiées sous les codes XOF pour la BCEAO et XAF pour la BEAC.
Le franc CFA au cœur d'un débat sur la souveraineté
Pendant plusieurs décennies, le franc CFA reste au centre d'un débat qui dépasse largement les questions techniques.
Pour ses critiques, il demeure l'un des derniers symboles des liens hérités de la colonisation française. La publication, en 2016, de l'ouvrage Sortir l'Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? relance fortement les discussions, mais celles-ci existaient déjà depuis les travaux de l'économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouémi, qui dénonçait, dès les années 1980, les limites du système.
Le débat repose sur une idée largement reprise par de nombreux économistes : la monnaie est avant tout un instrument de souveraineté politique.
Une formule d'Édouard Balladur, ancien Premier ministre français et artisan de la dévaluation du franc CFA de 1994, est fréquemment citée :
« La monnaie n'est pas un sujet technique mais politique, qui touche à la souveraineté et à l'indépendance des Nations. »
Pour plusieurs analystes africains, le franc CFA constitue ainsi un prolongement des mécanismes du pacte colonial devenu, après les indépendances, un pacte qualifié de « néocolonial ».
Les quatre piliers du système CFA
Les critiques du franc CFA s'appuient principalement sur son mode de fonctionnement.
Le système repose historiquement sur quatre mécanismes fondamentaux :
- la garantie de convertibilité assurée par la France ;
- la libre transférabilité des capitaux entre les pays membres et la France ;
- un taux de change fixe, d'abord avec le franc français puis avec l'euro à partir de 1999 ;
- la centralisation d'une partie des réserves de change des banques centrales africaines au Trésor français à travers les comptes d'opérations.
Selon les détracteurs du système, ces mécanismes limitent fortement l'autonomie des banques centrales africaines.
Ils soulignent également que la politique monétaire de la BCEAO est largement orientée vers la stabilité des prix et la maîtrise de l'inflation, à l'image de la Banque centrale européenne, ce qui réduit les marges de manœuvre pour financer directement les politiques publiques ou soutenir davantage la croissance.
Pour les partisans d'une réforme, la sortie du franc CFA devient progressivement synonyme de reconquête de la souveraineté économique.
1983 : la CEDEAO lance officiellement le projet de monnaie unique
Face à ces critiques et dans une logique d'intégration régionale, la CEDEAO engage officiellement, dès 1983, le projet d'une union monétaire.
L'objectif est clair : remplacer les différentes monnaies nationales par une devise commune afin de faciliter les échanges commerciaux et renforcer le marché régional.
Le projet connaît cependant une longue période de ralentissement.
Il faut attendre le sommet de Lomé, en 1999, pour que les chefs d'État réaffirment leur volonté d'accélérer l'intégration économique et relancent véritablement le dossier monétaire.
Les difficiles critères de convergence
Pour préparer cette union monétaire, les États mettent en place un ensemble de critères économiques inspirés des critères de Maastricht appliqués dans la zone euro.
Parmi les principaux objectifs figurent notamment :
- un taux d'inflation inférieur à 10 % ;
- un déficit budgétaire limité à 3 % du PIB ;
- un financement monétaire très encadré des déficits publics ;
- des réserves de change couvrant au minimum trois mois d'importations.
À ces critères s'ajoutent plusieurs indicateurs secondaires, comme un taux d'intérêt réel positif, une pression fiscale minimale de 20 % du PIB, une masse salariale publique maîtrisée et un niveau suffisant d'investissements publics.
Mais ces exigences se révèlent particulièrement difficiles à respecter.
La plupart des États ne parviennent pas à satisfaire simultanément tous les critères, ce qui entraîne le report successif du lancement de la monnaie unique en 2003, 2005, 2009, 2015 puis 2020.
À ces difficultés économiques s'ajoutent les crises politiques, les conflits internes et les différences de développement entre les économies ouest-africaines.
Le compromis politique : avancer malgré les retards
Conscients des blocages, les dirigeants de la CEDEAO finissent par privilégier une approche plus pragmatique.
Ils conviennent que les États remplissant les critères pourraient lancer la monnaie unique avant les autres, lesquels rejoindraient progressivement l'union monétaire.
Ce compromis vise à éviter une paralysie totale du projet, tout en maintenant la dynamique d'intégration régionale.
Le sommet historique d'Abuja consacre officiellement l'ECO
Le 29 juin 2019 marque une étape majeure.
Réunis à Abuja, les quinze chefs d'État de la CEDEAO adoptent à l'unanimité plusieurs décisions historiques.
La future monnaie unique portera le nom d'ECO.
Son lancement est alors envisagé pour 2020.
Les dirigeants décident également que la future Banque centrale sera de type fédéral et que le régime de change sera flexible, avec un ciblage de l'inflation.
Pour beaucoup d'observateurs, cette décision constitue l'aboutissement de près de quarante années de discussions.
Le tournant de 2019 et les premières divergences
Quelques jours seulement après le sommet d'Abuja, une nouvelle séquence vient modifier le débat.
Le président ivoirien Alassane Ouattara rencontre son homologue français Emmanuel Macron à Paris.
À l'issue de cette rencontre, il annonce que le franc CFA est appelé à devenir l'ECO, tout en précisant que la parité fixe avec l'euro serait maintenue dans un premier temps.
Cette déclaration suscite rapidement des interrogations.
Pour plusieurs observateurs, elle diffère de la feuille de route adoptée quelques jours auparavant par la CEDEAO, qui prévoyait une monnaie unique commune aux quinze États membres avec un régime de change flexible.
Des économistes et plusieurs acteurs politiques estiment alors que cette évolution risque de créer une confusion entre la réforme du franc CFA au sein de l'UEMOA et le projet plus large de monnaie unique porté par la CEDEAO.
L'accord Ouattara-Macron ravive les tensions
Le 21 décembre 2019, Emmanuel Macron se rend à Abidjan.
Les deux chefs d'État annoncent une réforme du franc CFA de l'UEMOA.
Les principaux changements annoncés portent sur :
- le changement de nom du CFA en ECO ;
- la fin du dépôt des réserves de change au Trésor français ;
- le retrait des représentants français des instances de gouvernance de la BCEAO ;
- le maintien de la garantie française ;
- le maintien du taux de change fixe avec l'euro.
Pour ses promoteurs, cette réforme constitue une modernisation du système monétaire.
Pour ses détracteurs, elle ne répond pas à l'ambition initiale de la CEDEAO et risque de brouiller le projet régional.
Le Nigeria et les pays anglophones expriment leurs réserves
Les réactions ne tardent pas.
Le Nigeria ainsi que les autres pays de la Zone monétaire de l'Afrique de l'Ouest (ZMAO) rappellent que le nom ECO avait été retenu collectivement pour la future monnaie unique de l'ensemble de la CEDEAO.
Dans une déclaration publiée en janvier 2020, ils estiment que le changement de nom du franc CFA décidé par les pays de l'UEMOA ne respecte pas les décisions prises à Abuja.
Ils réaffirment leur attachement à la feuille de route commune de la CEDEAO.
Le président nigérien Mahamadou Issoufou souligne également que l'ECO ne saurait être « le CFA sous un autre nom » et rappelle que toutes les décisions relatives à la monnaie unique avaient été prises à l'unanimité des quinze États membres.
Quelques mois plus tard, le président nigérian Muhammadu Buhari exprime à son tour son malaise, regrettant que certaines décisions importantes aient été prises sans concertation avec l'ensemble des partenaires régionaux.
Une ambition toujours vivante malgré les obstacles
La pandémie de Covid-19 vient ensuite profondément bouleverser les économies ouest-africaines.
Les États suspendent temporairement plusieurs objectifs de convergence macroéconomique afin de répondre aux urgences budgétaires.
Le lancement de l'ECO est une nouvelle fois reporté.
Malgré ces difficultés, le projet n'a jamais été officiellement abandonné.
Pour ses promoteurs, l'ECO demeure l'un des piliers de l'intégration économique régionale, aux côtés de la libre circulation des personnes, du marché commun et des infrastructures régionales.
L'ECO, bien plus qu'une monnaie
Quarante ans après les premières discussions, l'ECO reste au cœur des ambitions de la CEDEAO.
Son histoire révèle que la question monétaire dépasse largement les aspects financiers. Elle touche à la souveraineté, à l'intégration régionale, aux équilibres géopolitiques et à la capacité des États ouest-africains à définir eux-mêmes leur avenir économique.
Si les calendriers ont été plusieurs fois repoussés et les divergences politiques régulièrement ravivées, une constante demeure : la volonté affichée par la CEDEAO de construire, à terme, une monnaie unique capable de renforcer l'intégration de l'Afrique de l'Ouest.
L'ECO apparaît ainsi comme l'aboutissement d'un long processus engagé depuis le début des années 1980, né de la contestation du franc CFA mais porté, avant tout, par l'ambition de bâtir un espace économique ouest-africain plus intégré et davantage maître de ses choix monétaires.