Par Dahn Habib Sénamblé
Dans les arcanes de l’État ivoirien, rares sont les figures dont le parcours épouse aussi étroitement la trajectoire économique du pays que Nialé Kaba. Discrète, rigoureuse, méthodique, elle est de ces femmes dont l’influence se mesure moins aux effets d’annonce qu’à la solidité des fondations qu’elles laissent derrière elles. À chaque grande décision économique, à chaque virage budgétaire, son empreinte est là, discrète mais déterminante. Économiste de formation, stratège par nécessité, elle incarne cette génération de dirigeants pour qui la rigueur est une arme politique. Portrait d’une femme, de l’ombre des chiffres au cœur du pouvoir.
Des origines modestes à l’élite de l’économie mondiale
Née en 1962 à Bouko, dans le nord-est ivoirien, Nialé Kaba grandit loin des salons feutrés où se décident les politiques économiques. Mais très tôt, elle comprend que la maîtrise du savoir est un levier de transformation. De l’Université d’Abidjan-Cocody aux grandes écoles parisiennes, son parcours académique force le respect.
Ingénieur statisticien économiste de l’ENSAE de Paris, diplômée de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, formée par l’Institut du FMI, elle se construit un profil rare : celui d’une économiste capable de manier à la fois les modèles théoriques, les statistiques et la décision politique. Une technicienne de haut vol, forgée pour les temps difficiles.
L’universitaire devenue stratège de l’État
Avant les cabinets ministériels, il y a les amphithéâtres. À l’ENSEA d’Abidjan, Nialé Kaba enseigne la macroéconomie, les statistiques et l’économie internationale. Elle y transmet la discipline intellectuelle qui deviendra sa marque de fabrique.
Puis vient l’appel de l’État. À la Primature, puis dans plusieurs ministères, elle se retrouve au centre des arbitrages fiscaux et budgétaires. Chef de cabinet, directrice de cabinet adjointe, directrice de cabinet, elle apprend les rouages d’un pouvoir où chaque chiffre engage des millions de vies.
2011 : l’entrée dans l’histoire gouvernementale
Avec l’arrivée au pouvoir du président Alassane Ouattara, lui-même économiste, Nialé Kaba change de dimension. Ministre du Logement d’abord, elle est surtout appelée, en 2012, à diriger le ministère de l’Économie et des Finances. Une première pour une femme en Côte d’Ivoire.
Le contexte est explosif : finances publiques fragilisées, investisseurs méfiants, économie à reconstruire. Nialé Kaba ne promet pas des miracles. Elle impose une méthode. Réformes budgétaires, discipline macroéconomique, transparence financière. Sous son leadership, la Côte d’Ivoire retrouve la confiance des marchés, décroche ses premières notations financières internationales et renoue avec une croissance spectaculaire.
La décennie de la relance ivoirienne
Entre 2012 et 2016, l’économie ivoirienne affiche une croissance moyenne de 9 % par an. Une performance rare sur le continent. Les marchés financiers internationaux s’ouvrent. Les investisseurs reviennent. Les partenaires au développement s’engagent.
Ce succès n’est pas celui des discours, mais celui des réformes structurelles. C’est à cette période que le président Ouattara la qualifiera publiquement d’« économiste de première classe ».
L’architecte des plans d’émergence
Depuis 2016, Nialé Kaba prend en main le ministère du Plan et du Développement, devenu en 2023 celui de l’Économie, du Plan et du Développement. Elle change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de stabiliser, mais de projeter le pays dans le temps long.
Plans nationaux de développement, groupes consultatifs internationaux, rebasage des comptes nationaux, recensement général de la population… Sous sa supervision, l’État ivoirien se dote d’outils modernes pour piloter son avenir. Le PIB est réévalué de 38,2 %, donnant une image plus fidèle de l’économie réelle.
Une voix ivoirienne sur les grandes scènes du monde
À Washington, Paris, New York ou Addis-Abeba, Nialé Kaba parle au nom de la Côte d’Ivoire. Gouverneure auprès de la BAD, de la BIDC et de la BID, elle préside le Conseil des gouverneurs de la Banque africaine de développement entre 2019 et 2020. Son passage est historique : une augmentation du capital de 125 %, la plus importante jamais enregistrée.
Elle incarne une Côte d’Ivoire crédible, respectée, écoutée.
Le pouvoir au féminin, sans folklore
Députée de Bouna, membre du directoire du RHDP, Nialé Kaba n’est pas une femme politique de slogans. Elle préfère les dossiers aux estrades, les tableaux Excel aux meetings. Son autorité ne s’impose pas par la voix, mais par la compétence.
Classée parmi les 50 femmes les plus puissantes d’Afrique par Jeune Afrique, elle reste fidèle à une ligne : servir sans se mettre en scène.
Nialé Kaba, ou la politique par la preuve
Dans un environnement politique souvent dominé par l’émotion, Nialé Kaba incarne la politique par la méthode, la constance et la vision. Elle n’est pas seulement une ministre. Elle est l’une des architectes silencieuses de la Côte d’Ivoire contemporaine.
Une femme de chiffres, certes. Mais surtout, une femme d’État.